Progrès et revers dans le rapprochement entre les religions

Pour rapprocher les religions, un des buts de son pontificat, Jean-Paul II devait franchir trois murs plusieurs fois séculaires. D'abord, chez les chrétiens, divisés entre catholiques, protestants et orthodoxes. Puis, chez les croyants monothéistes divisés, eux, entre chrétiens, juifs et musulmans. Enfin, entre les adeptes, culturellement éloignés, des grands courants spirituels.

Le rapprochement entre les religions du monde a connu un succès étonnant.

Malgré les divergences de croyances, voire les conflits qui subsistent entre elles, la plupart ont répondu à l'invitation du pape de prier ensemble pour la cause de l'humanité. Pas moins de 150 dignitaires étaient présents à Assise, en Italie, en 1986. En milieu traditionaliste, d'aucuns s'opposèrent à cette initiative. Mais le mouvement était lancé.

Du coup, le mythe fut brisé voulant qu'une seule religion était la vraie et qu'on devait s'y convertir sous peine de perdition. En conséquence, il devenait illégitime de brimer quiconque au nom d'une foi particulière.

Plus encore, Jean-Paul II ouvrait aux religions une ère nouvelle en leur assignant une commune mission dans la lutte contre la guerre, la pauvreté, l'injustice, la discrimination raciale et toutes les oppressions. Le deuxième sommet d'Assise, en 2002, a même fait de la paix la priorité centrale des grandes religions.

Non moins spectaculaire fut l'initiative de réconciliation avec le judaïsme et l'islam.

Dans le cas des juifs, bafoués depuis toujours par la théologie et la pratique chrétiennes, le concile Vatican II avait ouvert la voie. Mais pour réparer des siècles de persécution et de souffrance, il fallait que Rome avoue ouvertement ses torts et demande pardon.

Rome a fait davantage. Jean-Paul II a reconnu dans le judaïsme une religion légitime, soeur du christianisme et même soeur aînée. (Le catholicisme faisait ainsi la démonstration qu'il pouvait, lui aussi, renverser des siècles de théologie erronée.)

La preuve et le signe du changement furent la reconnaissance d'Israël par le Vatican. Longtemps, le statut controversé de Jérusalem, ville des trois religions monothéistes, avait freiné la reconnaissance politique de l'État juif. L'absence de règlement du conflit israélo-palestinien faisait aussi obstacle à la prudente diplomatie du Vatican. Rome a finalement choisi la voie du déblocage, malgré le risque de difficultés accrues avec, cette fois, les musulmans.

En islam, pourtant, Jean-Paul II a connu un accueil et un succès tout à fait remarquables.

Premier pape à prier dans une synagogue, il fut aussi le premier à visiter une mosquée, celle des Omeyyades, à Damas, en 2001. Le mufti de Syrie, Ahmed Kaftaro, avait déjà rencontré le pape au Vatican, mais il n'aurait jamais, a-t-il dit à son visiteur, «imaginé vous retrouver dans cette mosquée».

Malheureusement, il aura été plus facile à Jean-Paul II d'encourager chrétiens et musulmans à s'accorder mutuellement pardon pour les offenses du passé, que d'enrayer les conflits, souvent sanglants, qui les opposent, notamment en Afrique et en Asie. De même, l'avenir reste incertain pour les musulmans vivant en Europe, cette Europe laïque dont Jean-Paul II a magnifié, encore avant sa mort, la «vocation chrétienne».

C'est entre chrétiens, toutefois, que le rapprochement a connu ses plus graves revers.

Certes, Jean-Paul II a offert de réviser jusqu'au statut de la papauté, dont la prééminence est rejetée, depuis l'an 1000 chez les orthodoxes, et depuis le XVIe siècle, chez les protestants et les anglicans. Une papauté moins autoritaire serait éventuellement bien accueillie partout, y compris probablement dans l'Église catholique. Mais les divergences ne sont pas limitées à cet enjeu.

Quelques obstacles d'ordre théologique ont été, il est vrai, surmontés. Ainsi, un accord a été signé, en 1999, avec les luthériens, mettant fin à un litige vieux de quatre siècles sur l'épineuse question de la «justification par la foi». Mais les rapports restent tendus avec les anglicans, notamment en raison du sacerdoce des femmes, catégoriquement écarté par Jean-Paul II. Le fossé se sera même élargi avec les confessions protestantes qui ont abandonné certaines positions traditionnelles sur la morale sexuelle.

Le dialogue, maintenu avec les protestants, est encore acrimonieux avec les orthodoxes. L'Église orthodoxe russe fait grief à Rome d'un prosélytisme aux dépens de ses propres membres. Peut-être faut-il voir ici une rivalité intercléricale plus qu'un problème interconfessionnel. Rome est accusé de vouloir récupérer des paroisses et des propriétés que le Kremlin communiste avait saisies puis cédées aux orthodoxes. Faute d'un accord, le patriarcat de Moscou s'est opposé aux visites que Jean-Paul II voulait faire en Russie. Le pape polonais n'aura donc pu fouler cette autre terre chère à son coeur.

Dans les Balkans, la communauté orthodoxe grecque impute à Rome, sinon la guerre dans l'ex-Yougoslavie, à tout le moins la résurgence des nationalismes, étroitement liés aux appartenances confessionnelles. De leur côté, les catholiques, minoritaires en pays orthodoxe, s'estiment victimes de discrimination.

Néanmoins, en matière doctrinale, la chrétienté orthodoxe reste proche de la tradition catholique. Autant dire que l'unité des chrétiens n'est pas problématique en Occident seulement. Les communautés orientales n'ont pas encore tourné la page du schisme de 1054 avec Rome, mais elles n'ont surtout pas renoué avec la Réforme protestante, sauf au Conseil oecuménique des Églises dont elles font également partie.

Jean-Paul II sera donc mort avant d'avoir vu un rapprochement décisif entre les Églises chrétiennes. Pour lever les obstacles qui ont, finalement, paralysé le mouvement oecuménique, son successeur aura fort à faire. Mais il y a plus. Rome parle ordinairement de la réconciliation entre les trois grandes confessions chrétiennes. Or, il en est une quatrième, plus diffuse mais fort nombreuse, chez les catholiques comme chez les protestants et les orthodoxes. C'est l'Église des chrétiens «du dehors», qui ont renoncé au culte ou à la morale traditionnels, mais pas toujours à leur foi.

En même temps, les fidèles des diverses religions ne sont pas nécessairement hostiles les uns envers les autres, ni incapables de concertation dans leurs sociétés respectives ou sur la scène internationale. Si des croyances sont depuis longtemps une cause de division et de violence, cette intransigeance vient d'abord, à peu d'exception près, de castes cléricales jalouses de leur monopole idéologique. C'est là un des vieux murs qu'aucun pape ne pouvait abattre à lui seul.

***

L'auteur enseigne le journalisme à l'Université de Montréal. Il tient aussi au Devoir la rubrique Éthique et Religions.