En 1759, Québec sous les bombes

À la réserve muséale de Québec, l'archéologue Paul-Gaston L'Anglais montre le goulot d'une bombe française de 200 livres lancée sur Québec par les artilleurs britanniques en 1759.
Photo: Francis Vachon Le Devoir À la réserve muséale de Québec, l'archéologue Paul-Gaston L'Anglais montre le goulot d'une bombe française de 200 livres lancée sur Québec par les artilleurs britanniques en 1759.

L’archéologue Paul-Gaston L’Anglais pose doucement sa main sur une bombe du XVIIIe siècle entreposée dans la réserve archéologique de Québec. « C’est une primeur », s’emballe le spécialiste en parlant de ce projectile qui a été retrouvé l’année dernière sous la rue Caron, au coeur du quartier Saint-Roch. « À mon avis, son point de chute était l’Hôpital général ! »

L’engin pesant près de 200 livres témoigne de la violence du bombardement britannique de Québec en 1759. Cet été-là, les artilleurs du général James Wolfe ont lancé jusqu’à 50 000 boulets, bombes et carcasses incendiaires sur la capitale de la Nouvelle-France. La ville comptait alors moins de 8000 habitants, dont la majorité avait été évacuée dans des camps de réfugiés.

C'est la ville qui a été la plus assiégée de toute l'Amérique. C'est fabuleux et ça devrait être connu mondialement !

 

La bombe « britannique » de la rue Caron est de fabrication française, comme l’indique son goulet caractéristique que l’on entourait d’une corde pour la soulever. Elle a vraisemblablement été récupérée dans les stocks de munitions de la forteresse de Louisbourg, tombée aux mains des Britanniques en 1758. « Ils ont chargé leurs navires avec les bombes que les Français avaient laissées sur place et ils les ont relancées à Québec », explique M. L’Anglais.

Feu aux poudres

La propulsion des projectiles est un art, comme l’explique le mathématicien Bélidor dans le Bombardier françois, ou nouvelle méthode de jeter les bombes avec précision, paru en 1731. Les servants de pièce devaient tour à tour allumer la mèche de la bombe et celle du mortier, dont l’angle de tir permettait de lancer son contenu au-dessus des fortifications, contrairement au canon. Le temps était compté, la mèche d’une bombe de 13 pouces de diamètre se consumant en 35 secondes, top chrono.

Les bombardements de nuit facilitaient le suivi de la trajectoire de ces projectiles sphériques. « Le chef artilleur pouvait voir la bombe partir avec la mèche qui brûlait jusqu’à son explosion dans la ville. Il se faisait plaisir », observe Paul-Gaston L’Anglais.

Une bombe de 13 pouces éclatait généralement en une dizaine de morceaux, selon l’archéologue. « Si elle explose à 20 pieds dans les airs, tous les fragments vont se distribuer. Par contre, si elle explose au sol, il y a juste les morceaux du sommet qui vont être précipités. » La paroi du culot d’une bombe britannique était plus épaisse afin de lui permettre de se stabiliser sur son séant au terme de sa roulade. La mèche pouvait ainsi se consumer entièrement avant d’éclater vers le haut.

Photo: Francis Vachon Le Devoir Fragments de la fusée d'une bombe de 1759 trouvée sous la rue Hamel en 2017
Photo: Francis Vachon Le Devoir

« Si vous visez des bâtiments, le mieux c’est de la faire exploser une fois qu’elle a défoncé la toiture d’une maison », recommande L’Anglais. Le taux de réussite des artilleurs britanniques présents en 1759 est remarquable, 98 % de leurs bombes ayant éclaté !

En plus des fragments de métal, les archéologues ont découvert des cratères d’explosion. « Si tu n’es pas attentif, tu vas passer à travers sans t’en rendre compte, souligne L’Anglais. Ce n’est pas évident à voir. »

Étincelle

Lorsqu’elles sont découvertes dans le sous-sol de Québec, les bombes intactes sont envoyées à Valcartier afin d’être radiographiées par les artificiers des Forces armées canadiennes. « On leur a dit qu’on ne voulait pas qu’ils les fassent exploser, explique l’archéologue Manon Goyette, de la Ville de Québec, parce qu’en principe, c’est ce qu’ils feraient. »

Paul-Gaston L’Anglais se fait rassurant en pointant la bombe corrodée de la rue Caron, qui est passée par la base militaire de Valcartier avant d’atterrir dans la réserve archéologique. « Vous pourriez frapper à coups de masse là-dessus et il ne se passerait rien… à moins bien sûr qu’il y ait une étincelle qui passe à travers le goulet et qui touche un restant de poudre… mais c’est très peu probable. »

Les artificiers de Valcartier préconisent tout de même la prudence. En témoigne le mot « INERTE » inscrit en lettres blanches sur une bombe découverte en 2017 à l’angle des rues Couillard et Hamel, dans le Vieux-Québec. L’engin lancé en 1759 contenait encore 26 livres de poudre, que l’on aperçoit dans un sac kaki des Forces armées canadiennes. La bombe avait également conservé la fusée de bois que les artilleurs inséraient dans son goulot. « On voit le canal intérieur pour la mèche dans la fusée, je n’en reviens pas encore ! » explique L’Anglais.

Photo: Francis Vachon Le Devoir La bombe de la rue Hamel contenait encore 26 livres de poudre noire au moment de sa découverte. Elle a été désamorcée à la base de Valcartier.

Carcasses

Paul-Gaston L’Anglais est stupéfait du nombre élevé de projectiles demeurés dans la cour du Séminaire de Québec au lendemain du pilonnage d’artillerie de 1759. « Le roc n’est pas loin en dessous et ils ont simplement mis de la terre par-dessus pour combler les cratères, dit-il. En bêchant dans le jardin, les prêtres devaient certainement frapper des éclats de bombe et des boulets ! »

La collection de projectiles du site de patrimoine mondial de Québec comprend l’ensemble des calibres utilisés par les armées française et britannique du XVIIIe siècle. « C’est la ville qui a été la plus assiégée de toute l’Amérique, s’enflamme l’archéologue. C’est fabuleux et ça devrait être connu mondialement ! » Il ne manque qu’un exemplaire de carcasse incendiaire pour compléter la collection.

Photo: Francis Vachon Le Devoir La collection de projectiles de Québec comprend des boulets et des bombes de tous les calibres employés au XVIIIe siècle.

« Une carcasse, c’est comme un ballon de football recouvert de tissu, illustre L’Anglais. En dessous, vous avez une armature de lanières de fer dans laquelle on plaçait des grenades, de la poudre et même des canons de pistolet chargés. » Cet engin piégé était trempé dans la poix avant d’être lancé à l’aide d’un mortier. « Elle pouvait exploser à n’importe quel moment, donc tu te tiens loin de ça, dit-il. On n’a jamais retrouvé de carcasses du siège de 1759, parce que ça se dégrade très rapidement dans le sol. »

Les gravures réalisées dans les semaines suivant la capitulation de Québec du 18 septembre 1759 témoignent de l’ampleur du bombardement britannique ordonné par le général Wolfe. « C’est exactement ce qu’on voit en Ukraine présentement, souligne L’Anglais. Les Russes veulent tout détruire, et c’était également le but des Anglais. »

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