Explosion de l’engouement pour les jeux d’argent en ligne pendant la pandémie

« Dans le jeu en ligne, il y a moins d’éléments protecteurs, explique l’auteur du rapport, Jean-François Biron. Le joueur est anonyme, il ne se soumet pas au regard des autres. Isolé et sans interaction sociale, il est plus susceptible de se laisser hypnotiser par le jeu.»
Getty Images iStockphoto « Dans le jeu en ligne, il y a moins d’éléments protecteurs, explique l’auteur du rapport, Jean-François Biron. Le joueur est anonyme, il ne se soumet pas au regard des autres. Isolé et sans interaction sociale, il est plus susceptible de se laisser hypnotiser par le jeu.»

La participation des adultes montréalais aux jeux de hasard et d’argent (JHA) en ligne a presque triplé au cours de la pandémie, selon une étude réalisée par la Direction régionale de santé publique de Montréal. Cette « nouvelle normalité », stipule le rapport publié mercredi, exige d’encadrer davantage la commercialisation de ces jeux virtuels qui posent des risques bien réels pour les joueurs et les joueuses.

L’étude, réalisée à partir de données colligées par l’Institut national de santé publique (INSPQ) et par la Chaire de recherche sur l’étude du jeu à l’Université Concordia, montre que l’engouement des Québécois pour les jeux de hasard et d’argent en ligne connaît une ascension exponentielle depuis 10 ans.

En 2012, seulement 1,5 % des adultes s’y adonnaient. Six ans plus tard, cette proportion dépassait 5 % à l’échelle du Québec et se chiffrait à 4,4 % à Montréal. La pandémie semble avoir accentué cette tendance. À l’automne 2021, en plein cœur de la crise sanitaire, 12 % des adultes montréalais s’adonnaient aux jeux d’argent en ligne — une hausse de presque 300 % en trois ans et de 800 % en une décennie.

La fermeture des casinos, des bars et autres salons de jeux a certes mené à une baisse importante de la participation hors ligne. Celle-ci se traduit notamment par une diminution majeure du nombre de demandes faites au service Jeu : aide et référence pendant la pandémie. Elles sont passées de 2700, en 2019, à 860, en 2022.

Toutefois, le tiers des répondants indique avoir commencé à jouer en ligne pendant la crise sanitaire, et le portrait préoccupe les autorités. Jean-François Biron, auteur principal du rapport et expert de santé publique sur les jeux de hasard et d’argent, rappelle les dangers propres aux paris en ligne et autres jeux d’argent virtuels.

« Dans le jeu en ligne, il y a moins d’éléments protecteurs, explique-t-il. L’accessibilité est partout : votre machine se trouve sur votre ordinateur, voire votre cellulaire. Le joueur est anonyme, il ne se soumet pas au regard des autres. Isolé et sans interaction sociale, il est plus susceptible de se laisser hypnotiser par le jeu. »

Plus de la moitié des répondants ont affirmé jouer au moins une fois par semaine, et 15 % d’entre eux admettent jouer au moins une fois par jour. Plus du quart des joueurs estime consacrer trop de temps et d’argent aux jeux de hasard disponibles en ligne. « Ces excès, note encore le rapport, sont plus fréquents chez les plus jeunes répondants et dans les groupes défavorisés. »

Les résultats indiquent que des habitudes de jeu malsaines infligent des conséquences négatives sur la vie d’un joueur sur cinq. Ces impacts sont « bien connus », ajoute la Direction régionale de santé publique du CISSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, et « comprennent la perte de ressources essentielles au fonctionnement social des individus ».

Nous sommes dans une dynamique qui ne protège pas vraiment les joueurs.

 

Ces résultats montrent l’urgence d’agir pour mieux baliser les jeux de hasard et d’argent en ligne, selon Jean-François Biron. « Nous pensons qu’il faut faire face à cette problématique-là de façon sérieuse, souligne l’expert. Nous ne pouvons pas repousser une prise de conscience sur l’importance de mettre en place un encadrement qui n’encourage pas les gens à jouer davantage. »

La commercialisation des casinos en ligne et des sites de paris sportifs se montre plus vigoureuse depuis quelques années, avec l’emploi de porte-parole reconnus, comme l’athlète Georges Saint-Pierre, et des segments commandités par des opérateurs de jeux en ligne à même les émissions de sport.

« C’est clair qu’il y a eu une augmentation des publicités parce qu’auparavant, nous n’en voyions tout simplement pas, indique M. Biron. Par contre, nous ne pouvons pas la quantifier à ce stade-ci. »

Les conséquences, cependant, sont connues et prouvées par la science, ajoute-t-il. « Les études montrent qu’il y a une banalisation à force de voir des publicités. Dans certains groupes, notamment les fans de sport et les jeunes adultes, ça va amener une normalisation des jeux d’argent en ligne et ça peut amener un faux sentiment de sécurité chez les gens. »

Loto-Québec agit à la fois à titre de commerçant et de régulateur dans l’industrie du jeu. La société d’État applique une stratégie mal adaptée, selon Jean-François Biron, à la réalité des jeux de hasard en ligne.

« Nous sommes dans une dynamique qui ne protège pas vraiment les joueurs. Prenons les loteries vidéo : nous avons remplacé les appareils gérés par le crime organisé par des appareils où l’argent récolté revenait à l’État. Ç’a amené un meilleur encadrement, mais pour le jeu en ligne, ça ne fonctionne pas parce que Loto-Québec entre en compétition avec des opérateurs parfois plus gros que lui. La stratégie de gruger le marché de ces gens-là fait plutôt augmenter la participation au lieu de la diminuer. »

L’expert croit que le Québec gagnerait à s’inspirer de pays comme la France ou l’Allemagne, où une instance supervise et réglemente les jeux de hasard et d’argent en ligne en fonction de leur dangerosité.

« Ailleurs, certaines autorités essaient d’intégrer les plus gros opérateurs en utilisant un système de licence. Ils ont alors l’obligation de se soumettre à un cadre réglementaire déterminé par l’instance qui définit les paramètres, par exemple les jeux disponibles ou l’argent que les gens peuvent jouer. Ce n’est pas parfait, conclut Jean-François Biron, mais c’est une avenue qui mérite d’être réfléchie. »



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