Y a-t-il vraiment une vague «sans précédent» de demandeurs d'asile?

Des demandeurs d’asile traversant la frontière canado-américaine par le chemin Roxham, le 9 février dernier
Ryan Remiorz La Presse canadienne Des demandeurs d’asile traversant la frontière canado-américaine par le chemin Roxham, le 9 février dernier

Depuis le début de l’année, les arrivées de demandeurs d’asile au chemin Roxham font les manchettes toutes les semaines. En quatre questions cette semaine, Le Devoir tente d’apporter des réponses nuancées sur ce phénomène complexe. Aujourd’hui : Une comparaison historique pour mettre les arrivées de demandeurs d’asile en perspective.

En 2022, ce sont 39 171 demandeurs d’asile qui ont traversé la frontière entre le Québec et les États-Unis sur ce chemin désormais célèbre. À l’échelle du Canada, ces arrivées ont représenté 42 % du total de 92 000 personnes qui ont demandé l’asile à divers points d’entrée et dans des bureaux intérieurs.

Pour la province et le pays, ces statistiques ont en effet représenté un sommet en nombre absolu. Historiquement, le Canada a néanmoins offert sa protection à des nombres comparables de personnes, toutes proportions gardées en matière de population d’accueil.

Chacun de ces contingents, ou de ces « vagues » historiques, a aussi représenté un point culminant en son temps, mais l’accueil a plus souvent été déterminé par les filiations politiques, la sympathie populaire ou même les préjugés.

L’un des exemples qui vient en tête à Laura Madokoro, historienne des réfugiés à l’Université Carleton, est celui des 37 000 Hongrois arrivés sur des vols payés par le fédéral en 1956. Le Canada comptait alors 16 millions d’habitants, soit moins de la moitié d’aujourd’hui. « On parle beaucoup de la capacité “d’accueil” ou même d’absorption, donc oui, c’est intéressant de tenir compte de la quantité déjà présente ici », dit cette professeure, dans un français impeccable.

En l’espace d’un peu plus d’un an, échelonné entre la fin 1979 et 1980, le Canada accepte plus de 60 000 réfugiés indochinois, dont la plupart ont fui le Vietnam, alors que notre population était de 24 millions.

« C’est en effet une vague comparable en termes de nombre, mais il y a des différences importantes », note Louis-Jacques Dorais, professeur émérite à l’Université Laval. La différence de statut est notable : les Vietnamiens arrivaient en étant déjà reconnus en tant que réfugiés et donc munis de la résidence permanente.

Les demandeurs d’asile, incluant ceux qui arrivent par Roxham, sollicitent quant à eux cette même protection, une fois parvenus sur le territoire. Ils demeurent en attente d’être reconnus, ou non, comme réfugiés par le Canada pendant environ deux ans.

Les demandeurs d’asile et les réfugiés forment ensemble la grande catégorie souvent appelée « immigration humanitaire » dans les bilans statistiques des ordres de gouvernement, au sens où ils demandent la protection du pays.

Asymétrie

Historiquement, chacun de ces exemples a représenté un sommet, mais l’effort d’accueil a souvent été modulé en fonction des événements historiques et des alliances géopolitiques.

« À l’époque de ceux qu’on appelait les “boat people”, il y a eu peut-être des débats, mais c’était plutôt bien accepté », poursuit M. Dorais.

L’opinion publique pressait même d’en admettre davantage, au point où Ottawa a créé un programme de parrainage privé. Pour chaque réfugié parrainé par des individus ou des groupes, le gouvernement fédéral prenait en charge à son tour un réfugié.

L’ennemi était alors le communisme, un « problème politique clairement identifiable », dit M. Dorais, et la guerre est claire aux yeux du public, dont les images sont largement diffusées par les médias.

Dans la même veine, le Canada se dépêche de réinstaller 12 000 réfugiés en 1968 et en 1969, après l’invasion de la Tchécoslovaquie par des troupes conduites par l’Union soviétique. Un programme spécial est créé pour assouplir les critères d’admission et aider les nouveaux arrivants à trouver des emplois.

Cet épisode n’est pas sans rappeler le programme spécial mis sur pied en 2022 pour les Ukrainiens, moins d’un mois après le début de l’invasion russe. Les Ukrainiens d’aujourd’hui ne sont cependant pas des « réfugiés » au sens de la Loi sur l’immigration, même si on les appelle souvent ainsi dans le discours public. Ils bénéficient plutôt d’un permis de travail ou d’un permis d’études temporaire, grâce à une mesure d’exception appelée Autorisation de voyage d’urgence Canada-Ukraine.

« L’ennemi est peut-être moins clair pour les demandeurs de Roxham, même si les menaces sont bien réelles », reprend la professeure Madokoro.

Toutes ces vagues étaient peut-être « planifiées », mais elles n’en ont pas moins nécessité des ressources financières, poursuit M. Dorais.

La perception du public et l’ouverture des gouvernements ne varient donc pas seulement en fonction de l’ampleur de la mobilisation financière et sociale.

Le Canada, souvent perçu comme un modèle en matière d’immigration, s’est plutôt souvent montré « ambivalent » par rapport aux réfugiés et aux immigrants en général à travers l’histoire, selon Laura Madokoro. « Roxham révèle en quelque sorte les inquiétudes latentes. Peut-être que c’est là qu’on montre notre vrai visage », dit-elle.

Le fait qu’aujourd’hui les demandeurs d’asile arrivent à pied et se présentent directement à la frontière joue aussi dans les perceptions et marque l’imaginaire, concèdent les deux experts. Le pays ne les a pas « sélectionnés » — ou du moins pas encore.

À l’échelle mondiale, c’est pourtant plutôt la norme. Le fait que le Canada n’avait pas encore connu de telles arrivées, « c’est ça la véritable exception, c’est ça qui est “sans précédent” à l’échelle mondiale », conclut Laura Madokoro.

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