Pour Christine Fréchette, le français passe avant la résidence permanente

La nouvelle ministre québécoise de l’Immigration, Christine Fréchette, prend acte du virage de l’immigration vers les statuts temporaires et croit qu’il est « incontournable » d’intégrer cette donne à la discussion. En entrevue avec Le Devoir, elle ne ferme pas complètement la porte à une hausse des seuils d’immigration permanente après 2023, mais reste très prudente sur la « capacité d’accueil » du Québec, qu’elle souhaite évaluer au terme de rencontres régionales.

Elle annonce également que ses trois priorités sont l’amélioration de la connaissance du français chez les immigrants, leur régionalisation ainsi que la simplification des démarches d’immigration.

Le Devoir exposait samedi que le nombre d’immigrants temporaires a explosé dans les dernières années. En 2021 et 2022, le grand groupe des temporaires, comprenant quatre catégories, comptait au minimum trois fois plus de personnes que l’effectif des résidents permanents.

Seront-ils considérés dans la planification pluriannuelle à venir cette année ? « C’est une chose qu’il va falloir jauger. C’est sûr que [la capacité d’accueil] n’est pas un calcul arithmétique à deux données », explique la ministre en donnant l’exemple de la disponibilité des logements.


 
 

Les immigrants temporaires se trouvent déjà sur le territoire québécois, occupent un emploi ou étudient. Plusieurs observateurs décrivaient ainsi en nos pages le débat sur la cible de 50 000 résidents permanents comme « un faux débat », une discussion « absurde » et « l’arbre qui cache la forêt ».

Ce virage n’est pas « propulsé » par Québec, rétorque la ministre Fréchette. Il est, selon elle, « un effet de la pénurie de main-d’oeuvre », et donc du recrutement par les entreprises que par les établissements d’enseignement.

Son ministère et son équipe n’en ont pas moins la stratégie explicite de tenter de faciliter la venue de travailleurs étrangers temporaires ou d’étudiants étrangers. « On sait qu’il y a beaucoup de démarches redondantes, et on va regarder avec le fédéral toutes les mesures d’allégement des processus », pour les employeurs comme pour les immigrants eux-mêmes, dit-elle.

Plus d’accès à la permanence ?

Rappelons que plusieurs groupes d’employeurs — tant le Conseil du patronat du Québec que Manufacturiers et Exportateurs du Québec — souhaitent voir le seuil de résidents permanents remonter. Plusieurs disent se tourner vers des immigrants temporaires à défaut de pouvoir recruter des résidents permanents.

La ministre Fréchette assure examiner l’option de « créer des passerelles vers le statut de permanent » pour ces gens déjà établis. Québec s’était exclu de certaines voies d’accès vers la permanence durant le premier mandat de la Coalition avenir Québec.

Le premier ministre Justin Trudeau a par ailleurs demandé au ministre fédéral de l’Immigration, Sean Fraser, de regarder la possibilité de créer un programme de régularisation pour les personnes sans statut. Ces personnes ne sont comptabilisées ni dans les chiffres d’immigration permanente ni dans ceux d’immigration temporaire. « Nous allons regarder [les modalités du programme] avec attention et ouverture », atteste Mme Fréchette, sans vouloir s’avancer davantage.

Elle s’engage également à discuter avec son homologue fédéral de la question des permis fermés de certaines catégories de migrants, dont les travailleurs étrangers temporaires en agriculture et à bas salaire. Ceux-ci sont en effet ici sur des permis liés à un seul employeur. « Je veux voir s’il y a moyen de procéder autrement, pour réduire la vulnérabilité qui découle [du permis fermé] des travailleurs étrangers agricoles », dit-elle.

L’apprentissage du français

Chose certaine, « le français va rester une voie de passage obligée à l’accueil de manière permanente », réitère Mme Fréchette.

Le projet de moduler le niveau de français exigé pour certains métiers ne semble d’ailleurs plus à l’ordre du jour. Plusieurs travailleurs temporaires, ainsi que des employeurs, constatent que le niveau demandé pose un frein majeur à des personnes qui passent pourtant des pans entiers de leur vie au Québec.

« Je sais que ça peut paraître exigeant pour certains types de travail, reconnaît-elle. On veut être plus en phase avec ce qui est requis par les entreprises, mais la connaissance du français demeurera prioritaire. » Comme ses prédécesseurs, elle mise sur Francisation Québec, une sorte de guichet unique, pour améliorer l’offre de cours de français.

Roxham

Enfin, comme évoqué à maintes reprises, son gouvernement souhaite que l’entente sur les tiers pays sûrs soit renégociée pour s’appliquer à toute la frontière. Les arrivées de demandeurs d’asile par le chemin Roxham ont atteint un record en 2022, soit 39 171 personnes. Le nombre de demandes d’asile faites à d’autres points d’entrée est également en hausse, notamment à l’aéroport : au total, 59 205 demandes ont été déposées au Québec, selon les données fournies au Devoir par Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada.

La ministre Fréchette a « beaucoup d’attentes » par rapport à la visite du président américain, Joe Biden, prévue en mars prochain, en particulier « l’avancée de ce dossier ». Un tel afflux « déstructure les groupes d’accompagnement et d’accueil des demandeurs d’asile », dit-elle. Québec a réclamé à maintes reprises d’être remboursé par le fédéral pour la totalité des coûts des différents services offerts.



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