Un résident de Châteauguay se dit victime de profilage racial

« On ne peut pas rester bouché bée. Il faut qu’on dévoile ça. Je vis dans la peur. Je sors moins qu’avant », raconte Herbert Moume Eyoum.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir « On ne peut pas rester bouché bée. Il faut qu’on dévoile ça. Je vis dans la peur. Je sors moins qu’avant », raconte Herbert Moume Eyoum.

Un résident de Châteauguay qui fait face à huit chefs d’accusation reliés à une interception routière survenue au printemps 2020 pendant qu’il conduisait le véhicule de sa femme affirme avoir été victime de profilage racial et de brutalité policière. Il se bat maintenant devant les tribunaux pour tenter de faire tomber les accusations qui pèsent contre lui et obtenir un dédommagement financier.

Le 12 avril 2020, Herbert Moume Eyoum, un homme dans la cinquantaine, père de trois enfants, est intercepté par une patrouilleuse du Service de police de Châteauguay vers 21 h 45 tandis qu’il circule sur le boulevard Saint-Francis, dans cette municipalité en banlieue sud de Montréal. Il est alors sur son chemin du retour après une longue journée de travail au sein de l’organisme de bienfaisance Racine croisée, basé à Montréal, où il est directeur du service d’immigration.

Le motif initial de cette interception routière, comme détaillé dans un rapport de police que Le Devoir a pu consulter, revient au fait que le résident de Châteauguay était au volant d’un véhicule appartenant à une femme — en l’occurrence sa conjointe. La policière qui l’a interpellé affirme dans son rapport d’enquête que l’homme semblait conduire avec les capacités affaiblies par l’alcool, ce que nie le principal intéressé. Herbert Moume Eyoum assure qu’à aucun moment pendant cette intervention policière, on n’a accepté de lui dire pourquoi il a été intercepté. Il n’a d’ailleurs reçu aucune contravention routière à la suite de cet événement, bien que son permis de conduire ait alors été suspendu.

Il a ensuite été amené sur le siège arrière de la voiture de la policière, qui a appelé des renforts et fait remorquer le véhicule du conducteur interpellé. C’est ainsi que cinq policiers en tout se retrouvent impliqués dans cette affaire. L’homme d’origine camerounaise, qui demeure depuis plus de 20 ans à Châteauguay, est alors amené dans le garage d’un commissariat de police, où on l’oblige à rester dans une voiture de police pendant une heure, malgré ses demandes répétées d’avoir accès à une salle de bain, affirme-t-il.

Le père de famille est ensuite reconduit chez lui, où les policiers lui demandent de ramasser ses affaires, qu’ils ont disposées sur le coffre de la voiture de patrouille. Se sentant humilié par cette situation, Herbert Moume Eyoum décide plutôt de se diriger vers l’entrée de sa maison. Il affirme alors, photos et rapport médical à l’appui, avoir été brutalisé par des policiers, qui lui auraient causé d’importantes blessures au coude gauche ainsi qu’à la tête. Il s’est d’ailleurs rendu à l’urgence le 14 avril 2020 en raison des blessures subies.

« C’est une aberration, ce qu’il a vécu, cet homme-là », déplore le directeur et responsable des dossiers du profilage racial et de la sécurité publique de la Coalition Rouge, Alain Babineau. Ce dernier était entré en contact avec Herbert Moume Eyoum en marge de cet événement, pour lui offrir son soutien. « C’est un dossier épouvantable », ajoute-t-il.

Menottes aux poignets, l’homme a ensuite été amené de nouveau au poste de police de Châteauguay, où il a cette fois été incarcéré dans une cellule toute la nuit. Il a finalement pu quitter les lieux le lendemain matin après que sa femme a eu recours aux services d’un avocat pendant la nuit, selon sa version des faits.

C’est une aberration, ce qu’il a vécu, cet homme-là. C’est un dossier épouvantable.

« On ne peut pas rester bouché bée. Il faut qu’on dévoile ça », lance auDevoir Herbert Moume Eyoum, qui reste marqué par cette intervention policière, survenue il y a près de trois ans. « Je vis dans la peur. Je sors moins qu’avant », confie-t-il.

Bras de fer judiciaire

Herbert Moume Eyoum fait maintenant face à huit chefs d’accusation. Il a plaidé non coupable devant la Cour du Québec. Le corps de police l’accuse notamment d’avoir conduit en état d’ébriété, d’avoir refusé d’obtempérer à un ordre et d’avoir entravé le travail d’un policier. Une audience est prévue en janvier 2024.

En réplique, Herbert Moume Eyoum, qui fait actuellement affaire avec l’avocate criminaliste Alexandra Semillé, a déposé une plainte le 27 août 2021 à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), qui mène actuellement une enquête sur cette affaire. La plainte vise les cinq policiers impliqués dans l’intervention du 12 avril 2020, lors de laquelle le résident de Châteauguay allègue avoir été victime de discrimination, de profilage racial et de brutalité policière. Il réclame des excuses de la part du corps de police et un dédommagement financier.

L’avocate Alexandra Semillé entend d’ailleurs recommander à son client de se rendre devant la Cour supérieure contre le Service de police de Châteauguay afin de réclamer « des dommages et intérêts », a-t-elle indiqué au Devoir.

Par courriel, la Ville de Châteauguay a refusé de commenter le dossier de Herbert Moume Eyoum, puisqu’il est judiciarisé. Elle assure cependant que son corps de police « mise sur les relations de proximité, la consultation et l’éducation » afin de « créer des liens de confiance » avec les résidents de la municipalité, « où les cultures se côtoient au quotidien ».
 



Une version précédente de ce texte, qui indiquait que la police de Châteauguay poursuit Herbert Moume Eyoum devant la Cour du Québec, a été modifiée.

 

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