Le grand virage de l’immigration

Intégration, capacité d’accueil, résidents permanents : pendant que les débats sur l’immigration se focalisent sur la cible de 50 000, ce sont au moins trois fois plus de gens chaque année qui arrivent au Québec avec un permis temporaire ou qui le renouvellent. Les chiffres et les experts sont sans équivoque, c’est un véritable virage de l’immigration qui s’opère en silence.

« Parler des niveaux permanents est absurde et obsolète, puisque l’outil principal est devenu l’immigration temporaire », exprime Stephan Reichhold, directeur général de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI). « Parler seulement de résidents permanents n’illustre pas réellement la réalité au Québec », poursuit-il.

« C’est un faux débat de parler du seuil [de 50 000], car ils viennent de toute façon sur des voies temporaires », affirme aussi Denis Hamel, vice-président des politiques de développement de la main-d’oeuvre au Conseil du patronat du Québec (CPQ).

On perd l’élément intégration et [le fait de pouvoir] dire que ces gens font partie de notre société, ce qui était à la base de notre philosophie

 

Ce déséquilibre vers le temporaire est incontestable, dit-il, et les employeurs membres du CPQ le constatent sur le terrain. « Mettez-vous dans la peau de l’employeur qui doit pourvoir un poste vacant. Il a trouvé un candidat à l’étranger, qui arriverait idéalement comme résident permanent, mais c’est quasi impossible en ce moment. Alors il [l’employeur] prend une voie plus rapide, une voie de contournement », expose-t-il en détail.

C’est « l’arbre qui cache la forêt », affirme également Mireille Paquet, titulaire de la Chaire de recherche en politique de l’immigration de l’Université Concordia.

La professeure y voit une certaine contradiction : « Le gouvernement dit pouvoir régler nos problèmes sans avoir recours à l’immigration. Mais c’est du discours, pas la pratique réelle. »

La « pratique réelle » est que le nombre d’immigrants continue de grimper, mais en passant par des catégories temporaires, disent d’une seule voix ces trois observateurs d’horizons différents.

Qui en est responsable ?

Ce virage date de plusieurs années, mais il s’est considérablement accéléré depuis la venue de la Coalition avenir Québec au pouvoir.

En quoi le gouvernement de François Legault peut-il en être responsable ? Les travailleurs étrangers temporaires — autant en agriculture que ceux hautement qualifiés — sont recrutés par les entreprises elles-mêmes. Les étudiants étrangers veulent décrocher un diplôme québécois. Les demandeurs d’asile arrivent par leur propre volonté et leurs propres moyens sur le territoire.

L’immigration temporaire et celle permanente sont considérées comme des vases communicants. La pénurie de main-d’oeuvre s’est vraiment amorcée depuis 2016, situe M. Hamel. Mais c’est maintenant, « étant donné le plafond [de résidents permanents] imposé par le gouvernement, que les employeurs se tournent vers les [résidents] temporaires, de gré ou de force », précise-t-il ensuite.

Là où le discours converge aussi avec la pratique est que Québec s’est exclu de la création de voies d’accès vers la résidence permanente. Les réformes durant le premier mandat caquiste ont notamment restreint les possibilités d’accéder à ce statut pour les personnes sans formation collégiale ou universitaire. « On a autant besoin d’ingénieurs que de bons soudeurs, alors pourquoi discriminer selon les diplômes ? » demande Denis Hamel.

Si ce qui nous importe est de savoir si tous ces gens sont capables de trouver de l’emploi au Québec, on le sait, ils sont déjà ici

 

À la demande répétée des employeurs, Québec a aussi mis en place des mesures pour favoriser le recrutement des travailleurs étrangers temporaires, et donc affiché son intention de miser davantage sur ce type d’immigration plutôt que de toucher aux seuils. Le ministère provincial de l’Immigration note dans son plan pour 2022 qu’il souhaite « appuyer les employeurs » pour « augmenter le nombre » de travailleurs étrangers temporaires.

Dans le reste du Canada, l’immigration temporaire est en forte hausse, mais Ottawa a pris une voie différente en créant davantage de voies d’accès à la permanence pour puiser dans ce bassin plus rapidement.

« Le nombre de personnes qui deviennent résidents permanents en ayant déjà eu un statut temporaire est énorme », a ainsi résumé le ministre fédéral de l’Immigration, Sean Fraser, l’automne dernier.

Plusieurs catégories d’immigration

Le nombre de 50 000 résidents permanents est une cible annuelle. Pour la comparer, il faut donc utiliser les données pour chaque année et pour chaque catégorie de temporaires. Il y avait en tout plus de 145 000 titulaires de permis temporaires en 2021, et au moins 181 000 en 2022, selon les données disponibles jusqu’en octobre ou en novembre, selon les catégories.

Il peut s’agir de personnes qui entrent nouvellement sur le territoire, ou encore qui se trouvaient déjà ici et renouvellent leur permis temporaire.

La grande boîte des temporaires, telle qu’illustrée dans notre graphique, regroupe des situations diverses. Les possibilités de devenir résident permanent varient grandement d’une catégorie à l’autre. Ces différents programmes et catégories ont néanmoins une chose en commun : une date d’expiration sur le papier qui donne le droit d’être sur le territoire québécois.

Il y a d’abord les étudiants internationaux, qui détiennent aussi le droit de travailler, un droit sans limites d’heures depuis novembre dernier.

Il y a ensuite le vaste Programme de mobilité internationale (PMI), composé de 70 sous-catégories telles que l’Expérience internationale Canada ou la trentaine de programmes vacances-travail (PVT). Ces immigrants temporaires sont souvent diplômés ou « qualifiés », mais peuvent aussi avoir des permis fermés.

On a autant besoin d’ingénieurs que de bons soudeurs, alors pourquoi discriminer selon les diplômes ?

 

Et enfin, les deux catégories considérées comme les plus précaires : les demandeurs d’asile et les travailleurs étrangers temporaires. Les uns vivent dans l’incertitude de voir leur statut de réfugié reconnu, un processus qui prend actuellement deux ans. Les autres, les travailleurs étrangers temporaires, arrivent sur le territoire avec un permis portant le nom d’un seul employeur ; ils ne peuvent donc pas être embauchés ailleurs au terme de leur contrat.

Ce stock de nouveaux permis temporaires s’ajoute à un bassin de résidents temporaires déjà sur le territoire, grâce à des contrats ou à des permis d’études chevauchant plusieurs années par exemple. Résultat, le nombre de résidents non permanents (temporaires) comptabilisés par Statistique Canada a presque triplé en 10 ans.

Au 1er juillet 2022, l’effectif des résidents non permanents était de 290 000 personnes au Québec, soit plus de 3 % de la population totale de la province.

En posant l’hypothèse que ces « non permanents » veulent s’installer au Québec, il faudrait donc près de six ans pour leur octroyer un statut permanent avec le plafond actuel.

Goulot d’étranglement et conséquences

« On croit que la majorité des résidents temporaires souhaitent rester. Mais pour obtenir la résidence permanente, le nombre de “places” est limitée à 50 000. Ça veut donc dire que les délais s’allongent sans mesure, on s’en va vers une crise et on va perdre beaucoup de monde dans ce goulot d’étranglement », dit M. Reichhold.

Ce virage s’opère silencieusement puisqu’il « n’a jamais été discuté d’un point de vue politique », dit Mireille Paquet. Ces gens temporaires ne répondent peut-être pas « aux idéaux linguistiques et culturels du gouvernement », mais la professeure croit que le Québec « ne peut pas faire l’économie de cette discussion difficile ».

Au-delà des chiffres, « c’est un changement de paradigme », ajoute-t-elle : « L’approche historique du Canada est que les gens arrivaient avec la résidence permanente. C’est toujours comme ça qu’on a compris l’immigration. »

« On perd l’élément intégration et [le fait de pouvoir] dire que ces gens font partie de notre société, ce qui était à la base de notre philosophie », renchérit Stephan Reichhold.

Peu importe le programme utilisé, le statut temporaire induit davantage de vulnérabilité, disent-ils aussi. « Empêcher les gens de se projeter vers l’avenir est paradoxalement un frein majeur à l’intégration », affirme Stéphanie Arsenault, professeure de travail social à l’Université Laval.

« La précarité nuit aussi aux employeurs », note quant à lui M. Hamel, à cause du roulement de personnel et des démarches administratives très lourdes.

Ce virage remet aussi en question l’idée qu’une immigration trop rapide mettrait la cohésion sociale à risque, selon M. Reichhold. « Pour les dizaines de milliers, voire des centaines, de temporaires, ça se passe relativement bien. Ils ont déjà un travail ou font des études, ils occupent un logement et ils consomment. Il n’y a pas de signal de saturation », insiste-t-il.

« Si ce qui nous importe est de savoir si tous ces gens sont capables de trouver de l’emploi au Québec, on le sait, ils sont déjà ici », réitère Mireille Paquet.



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