Enjeux - Pour la tolérance et le libre choix

Un juif fait l’éloge de la tolérance historique démontrée par les musulmans. Il réfléchit aussi sur les débats actuels qui animent la société. Rencontre avec le rabbin Howard Joseph, de la synagogue Spanish & Portuguese de Montréal.

La synagogue montréalaise Spanish & Portuguese est la plus ancienne institution juive au Canada. Ses origines remontent aux premiers colons juifs, débarqués autour de 1760, et la date exacte de sa fondation serait 1768. Howard Joseph en est le rabbin depuis 35 ans.

Pour ce religieux dit «modéré», il ne doit pas y avoir qu'une seule religion pour l'État. «Historiquement, c'est l'oppression exercée par le clergé catholique sur le peuple français qui a mené au principe de séparation entre l'Église et l'État, qui apparaît à l'époque de la Révolution française. Malheureusement, la France a voulu par la suite évacuer complètement la religion de la société. Les penseurs de la révolution américaine, eux, avaient une vision différente. Ils croyaient que la religion servait à préserver les valeurs qui font qu'une société est vivable. Par contre, ils ont privilégié une seule religion dominante, ce qui me semble erroné. La religion, pour être vraie, doit relever d'un libre choix», affirme M. Joseph.

Par ailleurs, pour le rabbin Joseph, la prédominance du protestantisme aux États-Unis ne devait pas nuire à la séparation entre l'Église et l'État, du moins dans l'esprit des fondateurs. Il cite en exemple Thomas Jefferson, qui était très religieux, mais était aussi pour la séparation, la seule façon pour lui d'assurer le libre choix: «Si je dois aimer ma femme, vous ne pouvez pas me forcer à le faire. C'est la même chose pour Dieu», illustre le rabbin. Avec le temps, la distance entre les deux institutions est allée en s'amenuisant, contrairement à ce que les fondateurs avaient prévu. C'est pourquoi M. Joseph juge qu'il fait bon vivre au nord de la frontière américaine. «Au Canada, nous avons la chance de vivre dans un pays où la ligne de démarcation entre la religion et l'État est claire. Nous vivons dans un pays ouvert aux minorités. Par exemple, ici l'État soutient les écoles juives. Les États-Unis ne financent pas les écoles juives, cela contredit leur vision des choses.»

Financement

des écoles juives

M. Joseph tient à préciser que l'État québécois ne finance pas les études religieuses, mais bien les études séculaires, c'est-à-dire l'enseignement des matières générales comme le français et les mathématiques, qui sont étudiés dans les écoles juives de la même manière que dans toutes les autres écoles. «Le financement à 100 % des écoles juives, tel que proposé par le gouvernement, n'était pas destiné à la portion religieuse de l'enseignement, mais cela ne semble pas avoir été bien compris au sein de la population. Pourtant, les étudiants qui vont à l'école publique [financée à 100 % par l'État] coûtent plus cher à l'État que nos étudiants qui vont à l'école juive [subventionnée à 60 % seulement], donc le gouvernement économise.»

Récemment, les résultats d'un sondage Léger Marketing effectué pour le compte de la Coalition pour la déconfessionnalisation du système scolaire démontraient que 76 % des Québécois croient que l'école publique ne devrait plus offrir un enseignement confessionnel. La Coalition a alors affirmé que «l'école publique n'a pas pour mission de transmettre les valeurs et la foi propres à une confession religieuse. Cette responsabilité devrait relever des familles et des institutions religieuses». Pour sa part, le rabbin Joseph ne semble pas inquiété outre mesure par cette volonté grandissante de laïcisation du système scolaire québécois. Il esquive le sujet avec une boutade: «Les Québécois sont encore en colère contre l'Église.»

Tribunaux rabbiniques

et mariages gais

Les tribunaux rabbiniques existent pour deux raisons: les divorces religieux et la médiation, explique le rabbin Joseph. «Pour divorcer dans notre communauté, nous devons obtenir les deux, le divorce civique et religieux car, sans divorce religieux, on ne peut pas se remarier. Ce n'est pas très compliqué, mais nécessaire. Par ailleurs, si un juif se trouve en situation conflictuelle avec un autre juif, ils peuvent demander la médiation à l'intérieur de nos tribunaux religieux. Mais il ne s'agit pas là de quelque chose de bien spécial. Tout le monde dans notre société a droit à l'arbitrage.»

Interrogé sur la charia, le rabbin Joseph avoue ne pas être trop au courant du dossier. «Par contre, mon épouse connaît très bien la question. D'ailleurs, son témoignage sur le sujet figurera dans un documentaire que l'ONF produit actuellement. Elle a aussi assisté à la rencontre de l'UQAM sur la question, organisée par la Fédération des femmes du Québec le 17 mars dernier. À son retour, elle m'a dit que les femmes rencontrées ne semblaient pas bien comprendre le système canadien. Les femmes musulmanes ont peur que les jugements de cour soient vieux jeu et inéquitables envers les femmes, comme c'est le cas dans certains pays.»

La question des mariages gais est un enjeu difficile à analyser pour le rabbin Joseph. «Je crois qu'il faut respecter les minorités, même si on n'est pas nécessairement d'accord avec leur choix. Mais il est vrai que le mariage a une signification spéciale pour moi. Je crois que les gais et lesbiennes doivent avoir les mêmes droits [succession, patrimoine familial], mais je pense que je préfère réserver le mot mariage pour décrire l'union d'un homme et d'une femme, même si cela ne marche pas toujours bien de ce côté-là non plus, avance-t-il, une lueur d'amusement dans les yeux. Ce que je ne comprends pas, c'est que le mariage gai soit devenu l'enjeu numéro un du gouvernement, que l'on évacue des thèmes plus importants comme le terrorisme, par exemple. Le mariage gai est une question qui affecte une petite partie de la population seulement, alors je suis surpris de voir à quel point cette question occupe tout l'espace public.»

Montée de l'antisémitisme

Selon un rapport de l'organisation juive B'naï Brith rendu public le 15 mars dernier, les actes antisémites ont connu une hausse sans précédent l'an dernier au Canada. Pour Howard Joseph, cela a beaucoup à voir avec la question palestinienne et il en impute la responsabilité aux extrémistes musulmans. «Comme ce fut le cas pour la question du financement des écoles juives, où la population n'a pas bien compris quels étaient les enjeux, les gens ne saisissent pas bien les différents éléments du conflit israélo-palestinien.»

M. Joseph, qui a assisté à la Conférence des imams et des rabbins pour la paix à Bruxelles en janvier dernier, continue de penser que la religion la plus tolérante a toujours été l'islam, plus que le christianisme, «mais pas dans sa version intégriste». Il déplore, par ailleurs, l'absence à cette conférence de quelques pays du Moyen-Orient comme le Liban, la Syrie, l'Irak et la Libye. «Les imams que j'ai rencontrés là-bas sont inquiets. Ce ne sont pas tous les musulmans qui sont pour "l'agenda de la confrontation". L'extrémisme n'aide pas leur société. Ils devraient plutôt se dire: "allons étudier à l'université, devenons des scientifiques". C'est dommage quand on pense que, il y a 1000 ans, la société la plus progressiste était musulmane», déplore-t-il.