À propos du «Christ païen» - Rien de nouveau sous le soleil

À l'approche de Pâques surgit Le Christ païen de Tom Harpur. Voilà qu'un éditeur québécois s'intéresse au Christ au point de faire traduire un livre. Livre auquel un libraire accole par ailleurs le label «Coup de coeur». Coup de foudre ou coup fumant? Déjà, la rumeur s'active: «Un livre décapant, ressourçant, libérateur!» «Un livre sulfureux, scandaleux, malhonnête!» Qu'en est-il?

La thèse du livre est double. D'une part, «la doctrine chrétienne n'est rien d'autre qu'un égyptianisme retapé et mutilé» (34). Rien de nouveau sous le soleil que le christianisme. Dans la religion égyptienne, l'essence de la spiritualité universelle et intemporelle est mieux décrite et sous une forme plus originelle. La quête spirituelle véritable, dégagée de sa superstition chrétienne, consiste en l'avènement du Christ intérieur en chaque humain. D'autre part, la figure historique de Jésus de Nazareth est une invention de l'institution ecclésiastique des IIIe et IVe siècles pour s'assurer le contrôle des masses ignorantes. Ce qui était une fable mythique à haute teneur spirituelle est devenu, dans la version définitive et tardive des Évangiles, un récit naïf, littéraliste, sanglant et absurde.

Le livre de Harpur se présente comme un plaidoyer passionné (un coup de coeur!) sous forme de témoignage: après avoir longtemps résisté, l'auteur affirme avoir trouvé une interprétation lumineuse de Jésus qui, loin d'ébranler le christianisme, est capable de le régénérer. La rhétorique répétitive du livre cherche à persuader et non à convaincre. «Hors de tout doute», «assurance totale», «ce que personne ne peut contredire»: les affirmations sont à l'emporte-pièce. Au christianisme intolérant qui a incendié la bibliothèque d'Alexandrie (accusation répétée à deux reprises), l'auteur oppose donc un Christ païen tout aussi absolu et totalitaire que celui qu'il dénonce.

Le faux et le vrai

À quelles sources scientifiques puise l'auteur? La recherche en sciences des religions (particulièrement sur le Jésus historique et sur la religion égyptienne) est ignorée. Harpur s'appuie plutôt sur un trio peu connu d'auteurs (Godfrey Higgins, Gerald Massey et Alvin Boyd Kuhn), dans la mouvance de la théosophie. Certains arguments étymologiques étonnent par leur fantaisie (Jésus et Matthieu seraient des noms égyptiens). Les citations sont la plupart du temps sans référence, hors contexte, et souvent détournées de leur visée originelle. Ainsi, Irénée de Lyon et Albert Schweitzer auraient dénié l'historicité de Jésus. On pourrait aussi donner l'exemple du traitement subi par Augustin, maître Eckhart, Grégoire de Naziance, etc. (Ici, l'universitaire que je suis doit faire son mea-culpa: qu'en est-il de la diffusion des acquis de la réflexion scientifique en sciences des religions et en théologie auprès du grand public?)

Pourtant, beaucoup d'affirmations sont justes: influences des autres religions sur le christianisme, qui n'est pas né en vase clos; utilisation du langage mythique dans la Bible; intérêt du mythe pour énoncer une vérité religieuse; importance de la croissance spirituelle personnelle. Ce qui pose problème, c'est l'exagération de la thèse, en ses deux faces: l'originalité de la religion juive d'où surgit le christianisme est occultée; la réalité de la mort de Jésus, pourtant capitale pour le témoignage du Nouveau Testament, est niée. L'existence historique de Jésus de Nazareth, comme celles de Socrate ou de Siddartha Gautama (le bouddha) est certes difficile à saisir. Mais même les tenants d'une interprétation minimaliste des données (comme les animateurs du fameux Jesus Seminar) admettent l'historicité de Jésus.

Rien de nouveau sous le soleil? L'interprétation du Christ dans une ligne gnostique est aussi vieille que le christianisme. Dès Irénée de Lyon, deux tendances s'affrontent, l'une insiste sur le destin historique de Jésus de Nazareth, l'autre sur le don de l'esprit. Qu'est-ce qui sauve, la mort de Jésus ou l'expérience spirituelle? Les écrits du Nouveau Testament eux-mêmes cherchent à articuler les deux aspects, les évangiles insistant peut-être plus sur le premier, et les lettres de Paul, sur le second. Or, contrairement à ce que dit Harpur, même si Paul de Tarse s'intéresse peu aux détails de la vie de Jésus ou à son enseignement, cela n'est pas nié (voir la mise au tombeau de 1Co 15,3, la naissance juive de Jésus en Ga 4,4 et le denier repas en 1Co 11,23).