Le retour d'un Christ jungien

Le Christ païen: l'enjeu majeur du titre est-il que ce Christ soit païen plutôt que chrétien, juif, bouddhiste ou musulman? L'essentiel n'est pas dans l'inscription d'une tradition religieuse quelle qu'elle soit: «le christianisme actuel a besoin d'un Christ cosmique et en même temps intérieur, et non d'une idole personnalisée» (155).

Le «principe christique» de Harpur percute le corps physique situé temporellement dans une histoire: «qu'un Jésus historique ait existé ou non ne change rien, pour nous, au sens de son récit, ou mythos» (232). Tenter de se référer à l'histoire constitue pour l'auteur un écueil. L'histoire est «idolâtrie» (229), «offense théologique faite actuellement à la majorité des autres religions» (246). Elle conduit donc à une «perte de l'universalité» (198, 212).

Le Christ chrétien s'est formé d'une spoliation du mythe d'Horus égyptien: «ce qui était intemporel et universellement applicable est devenu tragiquement circonscrit à une seule personne, à un seul moment et à un seul espace; ce qui avait été ésotérique et symbolique est devenu exotérique et historique» (121). Limite de la contingence, la «corporéité» concrète d'une personne dans l'histoire fait crisser la roue harmonieuse des symboles universels.

Fils d'Osiris?

On le voit. Les fers de lance du christianisme comme la dimension personnelle, le corps — en dépit des équivoques de la tradition chrétienne — et l'importance de l'histoire fondent sous le divin soleil égyptien Rê. Harpur viendrait délivrer le Christ de la carapace du Jésus historique. Faut-il conclure à une libération tout azimut?

Poussant une telle logique, le lecteur pourra s'interroger sur l'apogée de cette délivrance. Le nouveau Graal est-il logé au firmament de la constellation d'Orion (140) — en forme de coupe — ou dans la réunification des 14 parties dispersées du cadavre d'Osiris au phallus manquant?

Si le Christ intérieur et universel retrouve son efficacité, il n'est pas libre de toute référence normative. Chez Harpur, le mythe fondateur Osiris/Horus (père/fils) fonctionne comme norme. Il sert à évaluer la qualité du plagiat chrétien. Il est «d'un type affreusement déformé et affaibli» (121).

Le parcours de Harpur ne s'arrête pas à un décentrement mettant au jour un plagiat. Il touche à l'espace de liberté dans l'interprétation. La radicalité de sa critique sur le Jésus historique et le Christ de la foi chrétienne risque de nous faire dévier du lieu de cohérence de son propos. Car Harpur se fonde sur une proposition de départ, une «grande prémisse» où la référence méthodologique au mythe égyptien est précisée: «Horus est l'archétype du Christ païen» (121, 127). Absent de la bibliographie, les références à Jung n'en sont pas moins explicites dans l'ensemble du livre, pour ne rappeler que ce passage où «les concepts au coeur du christianisme découlent vraiment des profondeurs de l'inconscient, car ils y ont été implantés par Dieu» (76).

Antériorité de Drewermann

On peut se demander si, tel un scribe, Dieu aurait écrit à l'origine sur le papyrus de l'inconscient les archétypes fondateurs. En effet, Jung a affirmé dans Psychologie und Religion que «Dieu est la position psychique effectivement la plus forte». Certes non freudienne — quoique puissent le suggérer les allusions de Harpur à Freud (28, 42) —, la prémisse de Harpur n'est pas sortie de la cuisse de Jupiter et circule depuis un temps certain. Par exemple en 1986, les travaux du théologien allemand et psychanalyste jungien Eugen Drewermann sur les récits d'enfance de l'Évangile de Luc et les textes de la visite au tombeau (Jn 20, 12) montraient avec nuance les nombreux rapprochements égyptiens.

Avec un tel effacement de la place de l'histoire, la grogne n'a pas tardé à surgir contre Drewermann. Nombre de discussions avaient ignoré le postulat de base d'une lecture jungienne. Or, Harper l'utilise à nouveau à satiété. Par le biais des archétypes, la véritable signification des concepts et des symboles est une et elle est à retrouver dans l'origine. S'éloigner de l'origine, c'est prendre le risque de l'histoire qui pourrait trahir la pureté originelle du contenu allégorique et spirituel (154). En conséquence, un des enjeux que suscite le livre de Harpur ne consiste pas à rétorquer avec la férule de l'exactitude historique. Sa trajectoire est différente.

À notre avis, Harpur situe bien sa problématique en affirmant que les tenants du Jesus Seminar et les fondamentalistes «partagent la même hypothèse de départ, à savoir que derrière l'histoire de Jésus il y a un "noyau" historique» (234). Dès lors, on peut se demander si la dynamique de Harpur est différente dans la mesure où le noyau dur serait constitué des archétypes, «implantés par Dieu», et que la seule signification est déjà inscrite et déterminée dans l'origine. Entre les représentants du Jesus Seminar et Harpur, le contenu du noyau a changé, mais le rapport établi avec un originel fondateur a-t-il bronché d'un iota?

Harpur aurait pu écrire un dictionnaire des symboles et des archétypes. Même si le Christ est intérieur, la véritable signification est déjà déterminée depuis les profondeurs de l'humanité. L'histoire, même individuelle ou collective, n'y changera rien. Mais pourquoi les figures de Jésus-Christ ou de Mahomet sont-elles situées dans le temps? Qui décidera de l'origine et de son lieu?

Le Christ païen

Retrouver la lumière perdue

Tom Harpur

Traduit de l'anglais

par Élise de Bellefeuille et Michel Saint-Germain

Préface de Jacques Languirand

Éditions du Boréal

Montréal, 2005, 304 pages

Les deux auteurs sont professeurs à la faculté de théologie et des sciences des religions de l'Université de Montréal.