Islam - À propos de la « charia »

La charia, bien qu'envahissant régulièrement l'espace médiatique, reste pourtant objet de méconnaissance. L'imam de la mosquée al-Qods, du quartier Saint-Michel, le cheikh Saïd Jaziri, en discourt et met en perspective les besoins des communautés musulmanes présentes au Québec.

Établie sur la rue Bélanger à Montréal, la mosquée sunnite al-Qods est fréquentée principalement par une population maghrébine, c'est-à-dire tunisienne, algérienne et marocaine. L'imam est incontournable, tel qu'illustré par les activités du cheikh Saïd Jaziri: «J'enseigne et assume les rituels de l'islam. Des études poussées en religion musulmane m'ont permis de devenir un spécialiste de l'explication du Coran.» Outre les récitations et interprétations du livre saint, ce dignitaire religieux est également chargé d'éclairer, de guider les croyants sur la charia, soit les lois de l'islam.

La charia est à entendre comme les lois qui régissent l'islam et sont à son origine. Celles-ci sont contenues en premier lieu dans le livre saint, le Coran, que l'ange Gabriel a révélé durant 23 ans au prophète Mahomet. Puis viennent les paroles du prophète, la Sunna, qui explicitent en quelque sorte les aspects généraux du Coran. Quel est l'objet des lois?

Dichotomiques, elles sont d'abord reliées intrinsèquement à la foi avant de régir le mode de vie de la société en accord avec ces préceptes. Sont donc explicités les cinq piliers de la foi, qui sont constitués par la prière, soit la soumission du corps après celle du coeur, la zakat, l'impôt social purificateur, le ramadan, le jeune purificateur du corps et de l'esprit, et en dernier lieu, le hadj, le pèlerinage à La Mecque. «Mais, précise le cheik Jaziri, elles traitent aussi du domaine social, économique, agricole... Dieu dit dans le Coran: "Il n'y a pas de domaine auquel je n'ai pas touché." L'islam ne peut être contenu dans la mosquée, il intervient au contraire dans toute la vie.» Les différentes étapes de la vie, de la naissance à la succession en passant par le mariage et le divorce, y sont consignées.

Loi dite divine, la charia ne peut par conséquent subir d'altération. Cependant, si des zones d'ombre surgissent du fait notamment de l'évolution sociale, les imams interviennent et procèdent par analogie ou raisonnement analogique. Ils rapprochent ainsi la nouvelle situation d'un cas existant dans les textes, le Coran et la Sunna, pour faire transiter la sentence. Ainsi, pour déterminer l'aspect licite ou illicite de la bière, qui n'était pas citée dans les livres: «Il est dit que tout ce qui affecte le cerveau est interdit par l'islam, aussi est-elle interdite.» Des points de divergence mineurs peuvent toutefois surgir selon les interprétations des savants, telle la cigarette jugée illicite par les uns et déconseillée par les autres. L'ensemble des explications apportées au fil du temps a permis la constitution d'une jurisprudence constamment liée à l'actualité de ce monde.

La «charia» en terre laïque

Les musulmans qui vivent dans un pays laïc doivent distinguer les lois qui régissent leur vie de croyant de celles qui régissent la société. «Les premières me demandent de faire la prière et de ne pas mentir, par exemple; les secondes sont de la responsabilité de l'État.» Toutefois, selon les situations, des adaptations s'avèrent possibles, comme pour le mariage: «Nous marions les gens légalement selon la loi, mais également religieusement. Nous faisons donc avancer la loi et la religion conjointement.» Le cheikh cite également un autre exemple concernant les règles de succession ou d'héritage. L'islam prévoit que le fils reçoive le double de la fille, ainsi que la charge de prendre soin de sa soeur. Les lois québécoises, si elles n'entrevoient pas la distribution des biens de la même façon, permettent néanmoins de faire un testament. «Il n'y a pas de contre-indication ou de confrontation; il est possible d'adapter les choses et si, en dernier lieu, la situation est inextricable, il convient de respecter les lois civiles. Dieu pardonne les écarts résultant de cette obligation.» Les maîtres d'oeuvre de ces ajustements restent encore les mosquées et leurs imams, que les croyants viennent consulter.

Le débat autour des tribunaux religieux basés sur la charia sont révélateurs d'une demande, d'un besoin de cette communauté. Étant donné que ces règles sont réservées à leur propre usage, nombreux sont les musulmans qui ne comprennent pas la levée de boucliers qui secoue la société civile. L'argument de l'absence d'égalité entre les sexes pèche par ignorance, affirme le cheik Saïd Jaziri: «La femme possède un meilleur statut que l'homme dans l'islam; elle est mieux protégée. Le prophète promet le paradis à tout père qui éduquera bien sa fille et la mariera correctement.» De nombreux préjugés doivent être corrigés, tels ceux sur le mariage. Ainsi, il est interdit de marier une femme contre son gré; elle est libre de choisir son époux. S'il advenait un divorce, l'imam Jaziri déclare également que la loi musulmane octroie la garde des jeunes enfants à la mère. «L'islam a introduit l'égalité entre l'homme et la femme dans tous les droits et dans toutes les obligations. S'il y a des différences, elles sont le fruit de la nature humaine et des fonctions de chacun!», écrit l'imam Muhammed al-Ghazali. Si une femme veut travailler, cela est possible si le couple établit des arrangements. Un autre imam, le cheikh Mohammed Saghir, affirme: «Ce n'est pas la concurrence qu'il faut entre les deux sexes, c'est la complémentarité; ce n'est pas l'égalité extérieure et quantitative qu'il faut chercher à instaurer dans la société, c'est l'équité et la justice.» Aussi, pour le cheikh Jaziri, les tribunaux musulmans défendront les femmes avant les hommes.

La priorité n'est pas aux tribunaux islamiques

Plutôt que d'entrevoir leur existence sous un angle négatif inscrit dans une «islamophobie» débridée, la communauté appelle à une plus grande ouverture d'esprit. Quel est l'intérêt de leur instauration? Les musulmans, du fait de leur immigration, sont privés du réseau social traditionnel constitué par la famille dans son acception la plus large. Aussi, si un problème surgit, ils sollicitent le soutien, l'aide et l'arbitrage d'un imam. Ce travail de conciliation est énorme et permet de limiter les dépenses inhérentes aux tribunaux. Cependant, ajoute le cheik Jaziri: «Avant de vouloir instaurer des tribunaux, pourquoi on ne développerait pas des centres communautaires pour les musulmans, ou encore des centres de loisirs, des hôpitaux, des écoles? Plusieurs communautés ont déjà un hôpital, tel l'Hôpital général juif?»

La communauté musulmane est en butte à des problèmes concrets, telle l'insertion professionnelle. Ainsi, les ingénieurs, bien que sélectionnés par les services d'immigration notamment du fait de leur profession, ne sont pas reconnus à l'arrivée et doivent se résoudre à devenir par exemple chauffeurs de taxi ou, en dernier recours, à vivre sur le bien-être social. Par ailleurs, bien que fondant de grandes familles, les musulmans ne disposent que de deux garderies.

Le Canada n'accueille pas ces personnes simplement pour combler un vide, mais pour en faire des citoyens. Mais pour ce faire, il faut essayer de gagner leur confiance. Comment? «Il faut se mettre à l'écoute de la communauté musulmane. En se sentant bien traitée, elle intègre la mosaïque du pays. Nous sommes différents, oui, mais dans un même pays, et nous devons tous travailler dans l'intérêt de ce pays.» Dans le respect mutuel réside la clé d'une société harmonieuse. Aussi, estime le cheik Jaziri, le temps des tribunaux islamiques n'est pas encore venu, sous peine de semer la haine dans les coeurs et de nourrir un ostracisme virulent. Il y a encore du chemin à faire d'abord, un chemin qui doit se centrer sur une perception positive dans le cadre d'un respect partagé.