Le Québec aux prises avec une crise de surdoses

Selon les données de l’Institut national de santé publique du Québec, plus de 500 personnes ont succombé à une intoxication suspectée aux opioïdes ou à d’autres substances d’octobre 2021 à septembre 2022.
Getty Images via iStockphoto Selon les données de l’Institut national de santé publique du Québec, plus de 500 personnes ont succombé à une intoxication suspectée aux opioïdes ou à d’autres substances d’octobre 2021 à septembre 2022.

Alors que la crise des opioïdes fait des ravages dans l’Ouest canadien, le Québec est lui aussi aux prises avec une hausse des surdoses de drogues. Selon les données de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), ce sont plus de 500 personnes qui ont succombé à une intoxication suspectée aux opioïdes ou à d’autres substances d’octobre 2021 à septembre 2022.

Si 90 % des quelque 32 000 décès canadiens associés aux opioïdes sont survenus en Colombie-Britannique, en Alberta et en Ontario, des taux sans précédent ont également été observés dans les régions de Québec et de Montréal depuis 2016.

« La première vague de fentanyl de rue a été à Montréal à l’été 2014. Par hasard, une batch de mauvais fentanyl s’est ramassée dans la rue, et il y a eu plusieurs surdoses dans ces deux semaines-là. […] Mais la crise qu’on vit actuellement a commencé au début de la pandémie », raconte en entrevue Christopher Kucyk, formateur et agent de soutien au programme PROFAN 2.0, qui offre des formations sur la prévention des surdoses.

Selon les données du Bureau du coroner au Québec (BCQ), les régions de la province ont connu un total de 1258 décès liés à une surdose de janvier 2019 à juillet 2022. La majorité d’entre eux étaient des hommes âgés de 40 à 59 ans.

« Ce n’est pas la drogue qui fait que les gens meurent, c’est la stigmatisation. Les gens se cachent pour consommer, ils sont seuls et donc il n’y a personne pour intervenir auprès d’eux », soutient M. Kucyk.

Au cours de la première année de pandémie, le BCQ a recensé une hausse d’environ 25 % des décès possiblement ou probablement liés à une intoxication aux drogues par rapport à l’année précédente.

Ce n’est pas la drogue qui fait que les gens meurent, c’est la stigmatisation.

Les données de la Direction régionale de santé publique de Montréal (DRSP) révèlent que les interventions d’urgence en services d’injection supervisée sont quatre fois plus fréquentes qu’en 2019-2020. La distribution de naloxone — un médicament qui annule temporairement les effets d’une surdose d’opioïdes — par les organismes communautaires a également augmenté d’au moins 63 % à Montréal entre l’année prépandémie et la dernière année.

Certains services d’aide à la toxicomanie ont néanmoins connu une amélioration au cours des dernières années, comme les services d’injection supervisée. À Montréal, ce sont trois sites fixes et une unité mobile qui permettent aux utilisateurs de drogues injectables de procéder de façon sécuritaire.

Malgré tout, la crise actuelle nécessite une bonification des services offerts à la population, car ceux-ci restent toujours insuffisants, estime Dominique Gagné-Giguère, intervenant pour l’organisme montréalais Méta d’Âme.

« Même si on a statistiquement observé une accalmie en 2021 pour les surdoses mortelles, ç’a été presque la pire année pour les surdoses accidentelles non mortelles. L’année 2022 s’annonce au deuxième rang des pires pour les surdoses mortelles au Québec, explique-t-il en entrevue. La situation demande soit une augmentation des fonds, soit des initiatives gouvernementales qui ont des impacts concrets, mais ce n’est pas ça qu’on voit. »

Une crise sous silence

Au Québec, plus d’une personne par jour meurt d’une surdose de drogue. « Et encore là, on parle des décès répertoriés », souligne Christopher Kucyk, lui-même utilisateur de drogues injectables.

En 2021, plus de Québécois sont morts d’une surdose que d’un accident de la route. Pourtant, cette question reste relativement peu abordée au sein de l’espace médiatique.

« Ce n’est pas stigmatisant de conduire une voiture, mais c’est très stigmatisant de s’injecter de la drogue ou de consommer tout court, déplore M. Gagné-Giguère. Le public est conscient qu’il y a une crise, mais ça touche une population tellement vulnérable et stigmatisée qu’au bout du compte, ça n’occupe pas un très grand espace dans le discours public. »

Si le fentanyl est associé depuis un moment à la hausse des surdoses, de nouvelles substances psychoactives circulent de plus en plus sur le marché noir québécois. C’est le cas du carfentanil, qui est considéré comme 4000 fois plus puissant que l’héroïne et 100 fois plus puissant que le fentanyl.

« Ce qui a été exacerbé par la pandémie, c’est l’arrêt des importations de substances étrangères. Les gens se sont tournés vers des produits locaux faits avec des mélanges douteux, et c’était vraiment plus compliqué de savoir ce qu’on consommait », explique Dominique Gagné-Giguère, ajoutant que l’analyse de substances n’était pas encore une pratique très établie.

Un important travail de sensibilisation reste à faire pour s’attaquer à ce problème, souligne l’intervenant, en particulier auprès des forces de l’ordre. Si de plus en plus de patrouilleurs circulent avec une trousse de naloxone sur eux, bon nombre d’entre eux n’ont pas la formation appropriée pour intervenir auprès des utilisateurs en crise.

« La crise des surdoses, malheureusement, est loin d’être finie. Tant que les instances n’agiront pas de façon proportionnelle à ce qu’on voit dans les rues, le fentanyl restera », déplore Christopher Kucyk.

Cet article a été produit avec le soutien financier des Bourses Meta et La Presse canadienne pour les nouvelles.

À voir en vidéo