Le chauffage au bois toujours aussi populaire au Québec

Perçus par bien des gens comme une source réconfortante de chaleur et un rempart contre les répercussions des pannes d’électricité prolongées, les feux de foyer ont la cote au Québec. Les impacts sur la santé et l’environnement associés à cette pratique sont pourtant nombreux, malgré les mesures mises en place par plusieurs municipalités pour mieux encadrer le chauffage au bois, soulignent des experts.

Les foyers et les poêles au bois font partie de l’imaginaire collectif québécois. Le recours aux poêles à combustion lente comme source de chauffage d’appoint a d’ailleurs connu un bond considérable depuis la crise du verglas de 1998, qui a plongé 1,4 million d’abonnés d’Hydro-Québec dans le noir. Il aura alors fallu attendre plus d’un mois avant que tous les clients affectés soient de nouveau connectés au réseau électrique.

Vingt-cinq ans plus tard, le chauffage au bois continue d’avoir la cote dans la province. Les dernières données compilées par Ressources naturelles Canada font état de près de 241 000 ménages qui avaient recours à cette source de chaleur en 2019, en légère augmentation par rapport aux années précédentes, bien que leur proportion soit restée stable à 6,5 % en tenant compte de la croissance démographique.

Jade Bourdages, qui demeure dans une maison centenaire du quartier Hochelaga avec plusieurs autres personnes, vient d’ailleurs tout juste de dépenser plus de 16 000 $ pour acheter et faire installer un poêle à bois « très contemporain » dans sa demeure. « L’ambiance est vraiment meilleure quand on chauffe au bois », souligne la Montréalaise en entrevue.

Dans la capitale nationale, une région qui a été particulièrement touchée par la tempête hivernale qui a balayé le Québec à temps pour le réveillon de Noël, plusieurs résidents qui ont dû faire face à des pannes d’électricité s’étirant sur plusieurs jours étaient bien contents de pouvoir allumer un feu de foyer dans leur maison pour se réchauffer.

« En cas de panne d’électricité, on n’est jamais mal pris si on a un feu dans la maison », relève ainsi Dominik Gendreau, qui demeure dans le quartier de Cap-Rouge, à Québec. Celui-ci utilise, comme chauffage d’appoint, son poêle à combustion lente « chaque jour pendant la période froide ».

Laïd Bouloussa, qui demeure à Québec, envisageait pour sa part jusqu’à récemment de se départir de son vieux poêle à bois, qu’il n’utilise qu’à l’occasion. Or, le père de famille a changé d’idée après avoir manqué d’électricité durant cinq jours pendant le temps des Fêtes cette année. Son appareil de chauffage au bois lui a alors permis de réchauffer sa demeure tout en étant plongé dans le noir. « On pensait l’enlever carrément parce qu’il fallait changer de type de foyer. Mais avec ce qui est arrivé, on va le changer pour un foyer qui est réglementaire, confie-t-il. C’est une question de survie. »

Des impacts sur la santé

Le chauffage au bois en milieu urbain peut néanmoins avoir des répercussions importantes sur la santé et l’environnement.

« Le chauffage au bois contribue de façon très importante à la dégradation de la qualité de l’air extérieur », rappelle le directeur médical adjoint à la Direction régionale de santé publique de Montréal, David Kaiser. En émettant d’importantes quantités de particules fines, les appareils de chauffage au bois peuvent ainsi exacerber les symptômes de l’asthme, contribuer à la formation de maladies cardiovasculaires et aux cas de cancer du poumon, évoque l’expert. Des décès prématurés peuvent ainsi en résulter, ajoute-t-il.

« Quand on est dans un nuage de smog relié au chauffage au bois, on a de la misère à respirer », lance pour sa part le président de l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA), André Bélisle. Dans plusieurs villes du Québec, le chauffage au bois représente une des principales sources de smog en hiver, en complément du transport routier et des usines, entre autres. « Bien souvent, le chauffage au bois, c’est la goutte qui fait déborder le vase » en matière de pollution de l’air, illustre M. Bélisle.

De plus en plus d’études tendent par ailleurs à montrer qu’une partie des particules fines émises par les foyers et les poêles à bois peuvent s’accumuler dans les maisons et y dégrader la qualité de l’air ambiant, ajoute M. Kaiser. En d’autres mots, « il y a aussi un risque pour soi-même à chauffer au bois », souligne-t-il.

C’est dans ce contexte que plusieurs villes ont adopté dans les dernières années des règlements pour tenter de freiner la pollution causée par l’usage des feux de cheminée et des poêles à bois. La Ville de Montréal interdit ainsi depuis 2018 l’utilisation de poêles et de foyers à bois qui émettent plus de 2,5 grammes de particules fines par heure. À titre comparatif, les appareils de chauffage au bois construits avant 1990 émettent en moyenne de 60 à 100 grammes par heure de particules fines dans l’atmosphère. Le chauffage au bois est aussi interdit dans la métropole pendant les épisodes de smog.

Depuis, la Ville a constaté une baisse de l’émission des particules fines sur son territoire, du moins à Rivière-des-Prairies, où la qualité de l’air a été mesurée dans le cadre d’un rapport publié en février 2021. Quant aux épisodes de smog, auxquels contribuent en partie les feux de foyer en hiver, ils ont connu une certaine diminution dans les dernières années, exception faite de l’année 2020, montrent des données fournies par la Ville au Devoir.

D’ailleurs, en 2020, 9 des 10 jours de smog relié aux particules fines et à l’ozone dans l’air à Montréal sont survenus en hiver, période durant laquelle sont utilisés les appareils de chauffage au bois. À Québec, en comparaison, 19 jours de smog ont été rapportés en 2020, et 15 en 2021, deux années marquées par la pandémie.

Respect des normes en vigueur

La Ville de Québec interdit elle aussi depuis 2021 le chauffage au bois lorsqu’un avertissement de smog est en vigueur. Par ailleurs, tous les appareils de chauffage au bois situés dans cette ville qui ne détiennent pas une certification qui démontre que ceux-ci émettent peu de particules fines seront bannis à partir du 1er septembre 2026. Sur les 25 000 appareils que la Ville estime compter sur son territoire, de 10 à 30 % ne seraient actuellement pas certifiés, indique-t-elle par courriel.

Cependant, à Montréal comme à Québec, rien n’empêche les résidents de se procurer un nouveau poêle ou foyer à bois, pourvu qu’il respecte les normes en vigueur. Ainsi, à Montréal, la Ville a reçu depuis 2015 un peu plus de 53 000 déclarations concernant de tels appareils de chauffage au bois, dont à peine 7 % portaient sur des retraits ou des remplacements d’appareils, selon les données fournies au Devoir.

Or, cela fait déjà plusieurs années qu’André Bélisle martèle qu’il faut « arrêter d’installer des poêles à bois en ville », aussi modernes soient-ils, si on veut que les effets sur l’environnement associés à l’usage de ces appareils diminuent en conséquence. « Si on ajoute du chauffage au bois toujours plus en ville, on va intensifier les problèmes de smog. Et le smog, ça tue. »

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