Un toit pour Noël

Ouassima, originaire du Maroc, s’amuse et danse au dîner de Noël de l’organisme Chez Doris. C’est, pour elle, un moment privilégié pour « briser l’isolement ». Elle participe également à l’activité de réinsertion de l’organisme nommée Projet mitaines.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Ouassima, originaire du Maroc, s’amuse et danse au dîner de Noël de l’organisme Chez Doris. C’est, pour elle, un moment privilégié pour « briser l’isolement ». Elle participe également à l’activité de réinsertion de l’organisme nommée Projet mitaines.

« Moi, je n’aurai pas de Noël avec personne cette année. Mon Noël, c’est ici, aujourd’hui. » Anne-Marie se trémousse avec son amie Carrie sur la piste de danse. Elles se sont mises belles pour célébrer leurs « retrouvailles » lors du traditionnel dîner de Noël de l’organisme Chez Doris, qui vient en aide aux femmes vulnérables et en situation d’itinérance.

Anne-Marie et Carrie se sont connues Chez Doris. Ça ne fait pas si longtemps, et pourtant, c’est un peu comme si c’était dans une autre vie. Anne-Marie venait de perdre son logement et était à la rue. « J’étais toxicomane et je ne payais pas mon loyer à cause de la drogue », explique la jeune femme. Grâce à l’aide de Chez Doris, elle a arrêté de consommer et s’est retrouvé un logement en septembre dernier.

Carrie, elle, est arrivée de Vancouver il y a un peu plus de deux ans. Ne parlant pas français, elle a eu besoin d’un coup de pouce de Chez Doris, notamment pour « briser l’isolement » et l’aider dans ses démarches. Elle vient tout juste de se trouver un appartement. « C’est petit, mais c’est chez moi », dit-elle d’une voix à moitié étouffée par les haut-parleurs qui crachent un vieux tube de Madonna.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le père Noël et son lutin sont venus danser avec les femmes lors de la prestation de mariachis.

D’une table à l’autre, les histoires se répètent. Des femmes vulnérables, qui se sont retrouvées à la rue, à un moment ou à un autre de leur vie. D’autres qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts, qui éprouvent des difficultés et qui sont isolées par la pauvreté. Elles sont 250 aujourd’hui à faire la fête dans une grande salle du collège LaSalle, à un jet de pierre de l’organisme Chez Doris, qui a pignon sur rue près du square Cabot, à Montréal.

« Les expériences des femmes en situation d’itinérance par rapport à Noël sont diverses et variées, explique Clara, qui est intervenante pour l’organisme Chez Doris. Certaines ont une profonde haine de Noël à cause d’événements du passé. Pour d’autres, c’est un moment extrêmement joyeux, un moment de partage qui permet de mettre les difficultés du quotidien de côté. Pour d’autres, enfin, c’est un moment qui est extrêmement difficile, notamment pour les personnes qui sont nouvellement en situation d’itinérance, parce que c’est souvent le premier Noël qu’elles passent sans avoir leur propre maison. »

Un « semblant de normalité »

Le but du dîner de Noël est de leur permettre de passer un bon moment, d’avoir un « vrai party de Noël », de danser, de se faire gâter, de se retrouver entre elles et de lier des amitiés. « C’est aussi l’occasion d’offrir un semblant de normalité à celles qui n’ont pas une vie que la société pourrait qualifier de normale », ajoute Clara.

Un semblant de normalité. C’est justement ce que recherche Lydia, qui vit dans la rue depuis quelque temps et qui préfère qu’on taise son vrai nom. Elle avait pourtant, jusqu’à tout récemment, une vie qu’elle qualifie de « normale ». Puis un événement est arrivé, l’entraînant dans une « spirale » qui l’a menée à l’itinérance. « Ma santé, mes perspectives, j’ai l’impression que tout a été volé, et aujourd’hui, je dois repartir ma vie à zéro. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le party de Noël de Chez Doris est une occasion pour Eelatah de célébrer son parcours depuis qu’elle a quitté la rue, en 2019.

Bien qu’elle vive dans la rue, elle évite les refuges depuis un certain temps, car elle trouve « très difficile de voir la misère tout le temps ». Elle préfère les parcs et les endroits fréquentés par les familles pour mieux échapper aux souffrances du quotidien. « Le party de Chez Doris, c’est aussi la chance d’oublier, pour un bref moment, tous nos soucis, affirme-t-elle d’une voix douce. La joie, la musique, c’est rassembleur. »

Lydia rêve de trouver un logement à prix abordable. En attendant, elle dort là où elle peut, quelques heures entrecoupées par nuit, craignant sans cesse pour sa sécurité. « J’essaie de me débrouiller, mais je ne suis pas faite pour la rue, soupire-t-elle. Chaque jour, c’est une victoire de me dire : j’ai survécu. »

Manger « dans une vraie assiette »

Des mariachis se fraient un chemin entre les tables. Le père Noël, un lutin et de nombreuses femmes les rejoignent sur la piste pour danser au son de La Cucaracha. Elles sont nombreuses à prendre des selfies et des vidéos de la scène, de précieux souvenirs.

Les femmes aiment ne pas avoir à faire la file pour manger. Aujourd’hui, le repas leur est servi directement à leur table, joliment décorée pour l’occasion. Carrie note à quel point il est agréable de manger « dans une vraie assiette ».

Les policiers du quartier font le service, en esquissant ici et là un petit pas de danse. « C’est une belle occasion de tisser des liens avec les gens », explique l’agente Samantha Chevrier, qui a répondu à l’invitation de Chez Doris avec l’équipe de concertation communautaire et de rapprochement.

Elle souhaite notamment « enlever cette crainte-là que certaines femmes peuvent avoir envers les policiers ». Et le message passe bien. « Les gens nous accueillent bien, explique-t-elle. Il y a quelques femmes qui sont venues me demander si on était là parce qu’on avait peur que ça brasse. Je leur ai expliqué la raison de notre présence ici. On veut leur montrer qu’on est des humains avant tout, nous aussi. »

Le plus beau des cadeaux

Au fond de la salle, juste devant la chaise berçante du père Noël et ses nombreux sacs-cadeaux scintillants rouge et or, Eelatah et sa fille, Claudette, partagent leur repas de Noël. Eelatah, 45 ans, a quitté Iqaluit au tournant des années 2000. Elle souhaitait une vie meilleure à Montréal. Elle a rencontré un homme avec lequel elle a eu deux enfants. Puis elle a commencé à consommer. Lorsque le père de ses enfants l’a quittée, elle s’est rapidement retrouvée à la rue. Elle aussi doit une fière chandelle aux gens de Chez Doris. « Ils ont toujours pris soin de moi, ils m’ont protégée dans un monde impitoyable », dit-elle, reconnaissante.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Des agents de police étaient présent pour, entre autres, faire le service lors de l'événement.

Depuis quelques années, Eelatah est sobre. Elle a un appartement, un travail. Mais c’est l’organisme Chez Doris qui gère ses finances. « Il reçoit mon chèque de paie et s’assure que j’ai l’argent pour payer mon loyer. Parce que je ne me fais pas confiance. J’ai tellement peur de me réveiller un matin itinérante à nouveau. »

À ses côtés, Claudette, 18 ans, la regarde avec amour. Elle est « fière » du chemin parcouru par sa mère. Et cela l’encourage dans ses propres démarches. Depuis qu’elle a quitté le père de son garçon, âgé d’à peine quelques mois, elle est sans logement et habite à l’hôtel, aux frais d’un organisme d’aide de son quartier.

Toutes les convives du dîner de Noël ont reçu des cadeaux jeudi. Mais c’est sans doute Claudette qui a reçu le plus beau de tous les cadeaux : « J’ai été acceptée à l’aide sociale et j’ai trouvé un appartement. Je déménage le 24 décembre ! » lance-t-elle fièrement. Elle envisage de retourner à l’école pour terminer son secondaire. Mais d’abord et avant tout, elle veut créer un environnement agréable pour son fils. « La première chose que je vais faire, en arrivant, c’est décorer ! Et c’est la chambre de mon garçon que je vais décorer en premier, pour m’assurer qu’il aura tout ce dont il a besoin. »

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