«La crise climatique est une crise des droits de la personne»

La secrétaire générale d’Amnistie internationale, Agnès Callamard, en 2018
Photo: Marvin Recinos archives Agence France-Presse La secrétaire générale d’Amnistie internationale, Agnès Callamard, en 2018

Figure marquante de la défense des droits de la personne dans le monde, la secrétaire générale d’Amnistie internationale, Agnès Callamard, était de passage à Montréal cette semaine. Ancienne rapporteuse spéciale des Nations unies sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires, la Française d’origine était au Québec pour participer à la Conférence des Nations unies sur la biodiversité (COP15) et pour rencontrer des communautés autochtones. Propos recueillis par Magdaline Boutros.

Vous êtes à Montréal pour participer à la COP15. Est-ce que la notion de justice climatique fait maintenant partie des droits de la personne ?

Oui, tout à fait. Pour nous, la crise climatique est une crise des droits de la personne. Elle se solde par des morts illégales, dans la mesure où on pourrait les prévenir. Elle se traduit par des conflits armés liés à l’accès aux ressources, à la nourriture, à l’eau.

On n’a qu’à penser au Moyen-Orient, où l’eau est un enjeu considérable, au conflit larvé entre l’Égypte, l’Éthiopie et le Soudan lié à la gestion des ressources fluviales ou encore au conflit entre les agriculteurs et les éleveurs au Nigeria.

Les experts de la crise climatique ont tout à fait conscience qu’il s’agit de l’une des causes primordiales de conflits. Il y a des modes de vie, des cultures qui sont mis en danger. Et tout ça se déroule dans un environnement où l’accès aux armes est facilité.

Il est important de rappeler que, parmi les défenseurs des droits de la personne, les victimes principales de meurtre et de disparition sont les défenseurs de la justice climatique. Il peut s’agir de défenseurs des peuples autochtones, de défenseurs de l’accès aux terres, de militants contre les activités minières ou encore de défenseurs des droits contre les grands propriétaires terriens.

Pourquoi liez-vous si étroitement la protection de la biodiversité et les droits des Autochtones ?

Premièrement, parce que les peuples autochtones ont été historiquement — et je ne fais pas du romantisme — les gardiens de la biodiversité de notre planète. Ce n’est pas partout pareil, mais de façon générale les nations autochtones ont été de bien meilleures gardiennes de la biodiversité que les États.

Deuxièmement, la mise en oeuvre des aires de conservation et des aires protégées par les États a été une des causes des violations des droits des peuples autochtones. Au nom de la conservation, des populations autochtones [ailleurs dans le monde] qui vivaient en symbiose avec cet environnement ont été expulsées de force. Les aires protégées ne doivent pas être des forteresses où personne ne peut entrer, ni les allochtones ni les Autochtones, qui ont pourtant une relation historique et culturelle avec cet environnement.

Et troisièmement, quand ces aires protégées n’incluent pas les gens qui les connaissent très bien de façon intime et historique, non seulement ça aboutit à des violations de leurs droits ancestraux, mais aussi à une violation de la biodiversité elle-même.

Pour la première fois de son histoire, Amnistie internationale est sortie de son devoir de réserve et de neutralité pour dénoncer l’agression russe en Ukraine. Pourquoi avez-vous pris cette décision ?

En général, les organisations de droits de la personne ne prennent pas position sur les raisons qui motivent l’usage de la force. On prend position sur l’usage qui en est fait, donc sur les violations des droits qui les accompagnent.

Mais pour la première fois Amnistie internationale a décidé de prendre position sur le fait que l’invasion russe constitue en elle-même un crime — en plus des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité commis dans le cadre de cette invasion. Il s’agit d’une violation avérée de la Charte des Nations unies qui prohibe l’usage de la force contre un pays en paix et d’une violation du droit international humanitaire.

Comme d’autres, Amnistie internationale réclame l’établissement d’un tribunal spécial pour juger ce crime de l’agression — ce que la Cour pénale internationale ne peut faire.

Pour que ce tribunal spécial ait une légitimité internationale, il faudrait que l’Assemblée générale des Nations unies adopte une résolution visant sa mise en place. Nous souhaitons fortement que ce tribunal ait un mandat qui lui permette de juger des crimes futurs d’agression, et non uniquement celui de la Russie, afin de lui conférer une valeur de prévention.

Des violations importantes, et même funestes, des droits de la personne ont été documentées au Qatar. Est-ce qu’il faut boycotter la Coupe du monde ?

Amnistie internationale n’a pas demandé le boycottage de la Coupe du monde pour plusieurs raisons. Pour nous, c’est un énorme potentiel de mobilisation et de campagne. Ça nous permet de mettre en avant ce qui se passe au Qatar, tout comme les responsabilités de la FIFA.

Ça nous a permis de montrer que les pratiques qataries par rapport au travail des migrants se sont probablement soldées par des milliers de morts liées à la Coupe du monde et qu’il n’y a eu aucune enquête. Nous avons aussi mis en avant le fait que la FIFA n’a pas demandé des garanties de protection des droits de la personne et des droits des travailleurs lorsqu’elle a attribué la Coupe du monde au Qatar.

Avec cette Coupe du monde, la FIFA va mettre dans ses coffres plus de 7 milliards $US. Elle va donner environ 440 millions aux équipes gagnantes. Ce que nous demandons, c’est qu’elle donne aussi 440 millions à l’« équipe des migrants ». Ils ne sont pas en train de jouer, mais sans eux il n’y aurait pas eu de Coupe du monde.

Jusqu’à maintenant, la FIFA — qui est déterminée à nier toute responsabilité éthique et légale — a refusé de le faire.

En Iran, des opposants au régime des ayatollahs ont été condamnés à mort dans les derniers jours. Craignez-vous une intensification de la répression à l’endroit du mouvement de protestation ?

Ça ne fait aucun doute. Le gouvernement iranien utilise tous les moyens à sa disposition — la violence, la force létale, les détentions illégales, la torture — pour mettre un terme à cette révolte, et il n’y arrive pas.

Et maintenant, ce sont les emprisonnements, les jugements à la va-vite et des sentences de peine de mort contre des personnes qui ont protesté. Ça va être l’un des grands thèmes d’Amnistie internationale dans les semaines à venir : l’usage de la peine de mort pour réprimer des mouvements de protestation légitimes.

Amnistie internationale n’a pas demandé le boycottage de la Coupe du monde pour plusieurs raisons. [...] Ça nous a permis de montrer que les pratiques qataries par rapport au travail des migrants se sont probablement soldées par des milliers de morts liées à la Coupe du monde et qu’il n’y a eu aucune enquête.

 

Cette entrevue a été éditée à des fins de clarté et de concision.

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