Le cri du coeur d’une infirmière

Isabelle Tousignant adore travailler à l’urgence de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, à Montréal. Mais l’infirmière de 35 ans compte quitter son poste. Elle a été forcée de faire 22 heures de temps supplémentaire obligatoire (TSO) au cours de la dernière semaine. « Je ne veux pas partir, mais je suis un petit peu tannée que ce soit la voisine qui s’occupe de mon fils ! »

Isabelle Tousignant a une famille soloparentale. Son garçon, âgé de 9 ans, a l’habitude de se faire garder une fin de semaine sur deux. « Si tu m’imposes du TSO une fois toutes les deux semaines, une fois par mois, personnellement, je n’ai pas de problème avec ça, dit l’infirmière, qui occupe un poste de jour. Je peux comprendre la situation. Mais là, quatre fois en une semaine, c’est non. »

Son garçon n’a pas à subir les contrecoups de ses conditions de travail « inacceptables », juge-t-elle. « Un soir, c’est trois personnes différentes qui s’en sont occupé », affirme-t-elle.

Isabelle Tousignant réclame que le TSO soit interdit. Elle fait valoir que ce moyen de gestion ne respecte pas l’article 51 de la Loi sur la santé et la sécurité du travail, qui stipule que « l’employeur doit prendre les mesures nécessaires pour protéger la santé et assurer la sécurité et l’intégrité physique et psychique du travailleur ». Il est grand temps, selon elle, de s’occuper du « psychique » des soignants épuisés.

« M. Dubé demande un peu de patience, dit qu’on a un plan d’action en place, affirme Isabelle Tousignant. Ça fait sept ans que je suis à l’urgence, ça fait sept ans qu’on nous demande un peu de patience. Un moment donné, ça va faire ! »

Isabelle Tousignant termine actuellement son baccalauréat en sciences infirmières. Elle a l’intention de poser sa candidature à un autre poste lors du prochain affichage du CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal, à la mi-décembre.

Suspension pour huit infirmières

 

L’hôpital Maisonneuve-Rosemont fait face à une pénurie de personnel criante. Le TSO est loin d’être nouveau à l’urgence, selon Denis Cloutier, président du Syndicat des professionnelles en soins de l’Est-de-l’Île-de-Montréal.

« Mais le nombre de TSO a beaucoup augmenté dans les dernières semaines, signale-t-il. On a régulièrement de 5 à 10 TSO par quart de travail à l’urgence. » Depuis l’été, une dizaine d’infirmières ou de candidates à l’exercice de la profession qui travaillaient à l’urgence ont quitté le CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal, précise-t-il.

Il y a un mois, huit infirmières travaillant de soir à l’urgence ont manifesté leur mécontentement lors d’un sit-in. Après avoir discuté avec l’employeur, elles ont décidé de ne pas rentrer au boulot en raison de la charge de travail « trop lourde » qui les attendait, explique Denis Cloutier. « C’est un peu un geste qui est effectué par du monde qui est désespéré et qui n’y croit plus », lance-t-il.

Les infirmières ont reçu un avis de suspension, mais la sanction n’a pas encore été appliquée, selon le syndicat. « On suspend les suspensions parce qu’on n’a pas assez de monde pour les suspendre », ironise Denis Cloutier.

Interpellé à ce sujet, le CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal répond qu’il « a la responsabilité de veiller sur la sécurité de ses usagers et ne peut accepter que des professionnelles quittent leur quart de travail sans préavis, sans tenir compte de leur responsabilité, mettant en danger les patients à leur charge ». « Leur geste a aggravé la lourdeur de la tâche de leurs collègues devant demeurer sur le quart suivant afin de prendre la relève, écrit-on dans un courriel. De tels comportements contreviennent au code déontologique des infirmières et ne font malheureusement qu’exacerber une situation qui est déjà très difficile pour tous. »

Démissions dans d’autres urgences

Aux prises avec une vague de virus respiratoires, le personnel des urgences québécoises est « épuisé », selon le Dr Guillaume Lacombe, vice-président de l’Association des spécialistes en médecine d’urgence du Québec.

« De mon expérience personnelle, j’ai l’impression que, chaque semaine, j’apprends que des infirmières avec qui je travaille s’en vont dans d’autres services ou en CLSC, souvent pour des raisons de fatigue », dit le médecin, qui pratique au Centre hospitalier de Lanaudière, situé à Joliette.

Le Dr Lacombe croit que le ministère de la Santé et des Services sociaux doit mettre en place un « plan de surcapacité » afin que les unités d’hospitalisation aux étages accueillent plus de patients et enlèvent de la pression sur les urgences. Cette option est évaluée, a assuré Christian Dubé il y a deux semaines.

Le taux d’occupation sur civière était d’environ 140 % jeudi après-midi dans la région de Montréal. Au cours des 28 derniers jours, il a dépassé, en moyenne, les 160 % au Centre hospitalier de Lanaudière, selon le Dr Lacombe.

« C’est rien pour améliorer la situation des infirmières, souligne-t-il. Si on est capables de descendre à 140 %, peut-être qu’on va être capables d’enlever un TSO ce soir, cette nuit. C’est une infirmière qui va pouvoir retourner à la maison et voir ses enfants, qui va pouvoir dormir et être en forme demain. »

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