Comment accroître la résilience de nos forêts?

Si nous voulons conserver des forêts en santé, M. Messier croit qu’il faut commencer à planter, dans différentes régions, des espèces mieux adaptées aux conditions à venir et surtout à planter une grande diversité d’espèces.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Si nous voulons conserver des forêts en santé, M. Messier croit qu’il faut commencer à planter, dans différentes régions, des espèces mieux adaptées aux conditions à venir et surtout à planter une grande diversité d’espèces.

Alors que les changements climatiques s’accélèrent, nos forêts sont de plus en plus victimes de perturbations susceptibles d’entraîner leur disparition. Un chercheur de l’Université du Québec en Outaouais (UQO) propose un mode d’aménagement axé sur la diversité et l’introduction d’espèces adaptées aux conditions futures afin d’augmenter leur résilience et, de ce fait, préserver la biodiversité qu’elles hébergent.

« Ici et ailleurs dans le monde, la foresterie a toujours eu tendance à simplifier les forêts pour mettre l’accent sur la croissance de quelques espèces d’arbres intéressantes sur le plan commercial, tout en présumant que les conditions climatiques et biologiques demeureraient constantes », rappelle Christian Messier, chercheur à l’UQAM ainsi qu'au Département des sciences naturelles et à l’Institut des sciences de la forêt tempérée de l’UQO.

« Mais avec le réchauffement climatique, tout est en train de changer. Le climat change tellement rapidement que les arbres n’ont pas le temps de se déplacer par le biais de la dispersion de leurs graines. Ils sont donc de moins en moins adaptés aux nouvelles conditions climatiques. De plus, les échanges commerciaux avec la Chine et l’Europe ont contribué à l’introduction d’insectes et de maladies exotiques de plus en plus présents qui tuent les arbres. Ce qu’on observe un peu partout, ce sont des forêts de plus en plus mal en point avec des mortalités qui augmentent », fait-il remarquer.

Si nous voulons conserver des forêts en santé, M. Messier croit qu’il faut commencer à planter, dans différentes régions, des espèces mieux adaptées aux conditions à venir et surtout à planter une grande diversité d’espèces.

Le chercheur a élaboré une approche misant sur la « diversité fonctionnelle », c’est-à-dire la diversité des fonctions que les arbres exercent dans l’écosystème forestier et la diversité des aptitudes à réagir à différents types de stress. Son équipe a recensé cinq grands groupes fonctionnels au Québec, chacun rassemblant des arbres ayant les mêmes caractéristiques biologiques particulières, telles qu’une tolérance à la sécheresse, un enracinement profond leur permettant de résister aux vents violents ou une croissance rapide.

Son équipe a démontré que les forêts qui renferment des espèces de groupes fonctionnels différents maintiennent une plus grande diversité d’organismes et sont moins la cible de maladies et d’insectes ravageurs en raison de la présence de prédateurs naturels. De plus, comme les différentes espèces ont des besoins en lumière, en eau et en éléments nutritifs qui sont complémentaires, il y a moins de compétition entre elles, ce qui les rend plus vigoureuses et davantage capables de résister à des stress.

« Après une coupe forestière, on essaie de planter ou de favoriser la régénération d’espèces venant de différents groupes fonctionnels, avec l’idée que plus on aura une diversité importante, plus on aura une forêt qui sera capable soit de résister, soit de se régénérer à la suite de toutes sortes de perturbations, même celles qu’on n’a pas encore prévues. S’il y a des arbres qui meurent, il y en aura d’autres mieux adaptés à la sécheresse, aux vents violents ou aux nouveaux insectes ravageurs qui les remplaceront. On aura une forêt résiliente face aux possibles perturbations. On s’assure ainsi d’avoir des forêts pour le futur et de maintenir des habitats pour la biodiversité », explique le chercheur.

Mais une telle approche ne risque-t-elle pas de modifier le paysage ? C’est possible, concède M. Messier, qui fait face à certains détracteurs qui préfèrent que l’on conserve nos forêts telles qu’elles sont aujourd’hui. « Mais si on préserve une forêt dotée d’arbres qui sont mal adaptés au climat qui s’en vient et qui commencent à mourir… », réplique-t-il. 

 L’approche qu’il suggère ne consiste pas à changer complètement les forêts, mais à créer au sein de la forêt naturelle « des îlots plus diversifiés contenant des espèces mieux adaptées aux changements attendus et qui seront bien connectés entre eux ». Alors, si les forêts environnantes commencent à dépérir, il y aura de nouvelles espèces mieux adaptées qui pourront venir prendre la place et maintenir un habitat forestier fonctionnel pour la biodiversité.

« Si par bonheur, les prédictions pessimistes ne se réalisent pas, les forêts naturelles continueront de prospérer, car on n’aura pas complètement modifié le paysage et les écosystèmes. On veut en quelque sorte vacciner la forêt contre les changements de la planète », précise le chercheur qui propose d’appliquer son approche sur 5 % à 10 % du territoire.

De plus, les nouvelles espèces qu’il prévoit introduire ne sont pas des arbres exotiques, mais des espèces présentes en Amérique du Nord, notamment dans le sud du Québec. Par exemple, dans une forêt de l’Outaouais où on prédit que la sécheresse deviendra plus fréquente, M. Messier a aménagé des îlots dans lesquels il a planté des espèces tolérantes à la sécheresse, telles que des chênes, des pins, des caryers et des charmes de Caroline.

Assisterons-nous à l’émergence d’une nouvelle biodiversité dans nos forêts ? « Peut-être que dans 50 ans, nous n’aurons plus les mêmes espèces à un point donné, car les espèces qui sont capables de se déplacer, comme les insectes, les oiseaux et les mammifères, auront migré ailleurs, mais il y en aura de nouvelles et on aura maintenu une biodiversité », assure le chercheur.

« Les gens ne le réalisent peut-être pas, mais dans les forêts du sud du Québec, environ 20 % de la biodiversité est composée d’espèces qui se sont installées depuis une centaine d’années. Sans qu’on s’en aperçoive, la diversité qui nous entoure a toujours changé et continue de changer. Mais cette fois, les changements induits par l’humain sont ultrarapides, et je pense qu’avec mon approche, on aide la nature à s’adapter à une rapidité de changement qui est hors du commun », fait-il valoir.

M. Messier a d’abord validé son concept d’aménagement à l’aide de modèles de simulation permettant de voir comment il évolue face aux possibles perturbations engendrées par les changements climatiques et les potentielles épidémies d’insectes et de maladies. Ne reste maintenant qu’à le mettre à l’épreuve sur le terrain. Huit grandes compagnies forestières canadiennes ont accepté de financer un projet pancanadien visant à adopter cette approche dans différentes forêts du Canada.

« Nous avons l’intention de tester notre approche avec les Premières Nations et les gens qui habitent la région où on l’appliquera, afin de tenir compte de leurs besoins », souligne le chercheur.

Cette approche a également reçu un accueil favorable en Europe, notamment en Allemagne, en Belgique et en France, qui ont connu des étés extrêmement secs dans les dernières années. « Près de 30 % des arbres de certaines régions de Belgique et d’Allemagne sont morts de sécheresse. Nous développons des approches pour reboiser ces forêts avec diverses espèces appartenant à différents grands groupes fonctionnels pour s’assurer que, peu importe les perturbations qui surviendront, un habitat forestier survivra », affirme le chercheur.

M. Messier présentera son projet au grand public dans le cadre de la COP15.

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