Parler de santé mentale dans les écoles pour «sauver des vies»

Au Québec, on estime qu’entre 5 % et 10 % des jeunes vont souffrir d’une dépression au cours de leur adolescence.
iStock Au Québec, on estime qu’entre 5 % et 10 % des jeunes vont souffrir d’une dépression au cours de leur adolescence.

Des rires nerveux fusent des quatre coins de l’auditorium bondé de jeunes de 4e secondaire en dépit — ou peut-être en raison — du sujet difficile que les animateurs s’apprêtent à aborder avec eux. « Aujourd’hui, on s’en vient vous parler de dépression, yé ! » lancent Simon et Séraphin sur un ton faussement enthousiaste pour détendre l’atmosphère.

Simon et Séraphin sont animateurs pour la Fondation Jeunes en tête, un organisme qui donne des ateliers sur la santé mentale depuis plus de 20 ans dans les écoles du Québec. Aujourd’hui, ils sont devant une cinquantaine d’élèves du collège Charles-LeMoyne, sur la Rive-Sud montréalaise. Leur but : faire tomber les tabous et donner des outils aux adolescents pour repérer les signes de la dépression et les inciter à aller chercher de l’aide. Avec humour et doigté, ils lancent quelques chiffres qui font réagir les jeunes.

« Au Québec, on estime qu’entre 5 % et 10 % des jeunes vont souffrir d’une dépression au cours de leur adolescence : c’est donc entre 70 et 140 jeunes qui pourraient souffrir de dépression, juste ici, à votre école », lance Simon.

« On ne vous montre pas ces chiffres pour vous faire peur, mais pour vous faire comprendre que la dépression, c’est plus présent autour de nous qu’on ne le pense. Ces 5 %, ça peut être des personnes qu’on va croiser tous les jours dans les corridors, ça peut être des personnes dans notre cercle d’amis et ça peut être nous-mêmes aussi. »

Or, plusieurs des jeunes n’osent pas parler, dit Séraphin, qui interroge l’assemblée sur les raisons qui pourraient les pousser à garder le silence. « La peur du jugement », répond d’emblée un jeune, provoquant plusieurs hochements de tête et grognements d’approbation chez ses camarades. Selon les statistiques officielles citées par la Fondation, 75 % des jeunes qui souffrent de dépression ne le disent pas par peur d’être jugés ou rejetés.

La délicate question du suicide

La salle commence à être distraite. Les élèves se tortillent sur leurs bancs et chuchotent entre eux. Les animateurs doivent réclamer le silence pour aborder la délicate question du suicide. « Lorsqu’on vit une dépression, on peut se rendre tellement loin dans notre souffrance qu’on commence à voir le suicide comme une manière d’y mettre fin, rappelle Séraphin. En vérité, on ne veut pas mourir, on veut arrêter d’avoir mal. Sauf que la souffrance qu’on vit, elle déforme la réalité et nous empêche de voir qu’il y a des solutions pour aller mieux. Mais en allant en parler, en allant consulter un professionnel de la santé, on peut s’en sortir. »

Simon et Séraphin martèlent le message : quand on s’inquiète, pour nous-mêmes ou pour un proche, il faut en parler à une personne de confiance : un parent, un professeur, un intervenant.

« Mais si notre ami ne va pas bien et qu’il nous dit de ne pas en parler, est-ce qu’on va le trahir si on demande de l’aide à un adulte ? » La question de l’adolescente va droit au but. C’est en effet une préoccupation constante chez les jeunes, constatent les animateurs, qui intègrent dans l’atelier une longue anecdote évoquant un poignet cassé lors d’un match de volleyball pour amener les jeunes à comprendre que, malgré les réticences d’un ami, certaines situations nécessitent une intervention professionnelle.

« Il n’y a rien qui vous empêche d’aller chercher les ressources pour votre ami, résume Simon. Ça n’a pas besoin d’être dans son dos, vous pouvez lui dire : je m’inquiète pour toi, je vais aller voir les ressources. Soit j’y vais tout seul, soit tu viens avec moi. Et je sais qu’on peut avoir peur que notre ami soit fâché contre nous, mais quand la personne va mieux aller, les chances sont assez fortes qu’elle vienne vous dire : tu as fait la bonne chose, merci. »

Sauver des vies

La cloche sonne, annonçant la fin de l’atelier. Alors que les jeunes se précipitent bruyamment vers la cafétéria, les animateurs restent disponibles, aux aguets. Il n’est pas rare que des participants viennent poser des questions, se confier ou demander de l’aide.

Selon l’organisme, qui a vu près de 1,3 million de jeunes depuis 20 ans, près de 20 000 jeunes ont choisi de suivre un traitement et 2500 ont été hospitalisés pour des idées suicidaires après le passage des animateurs. Seulement l’an dernier, ce sont plus de 200 jeunes qui ont été suivis, dont 16 ont été hospitalisés.

« Selon nos statistiques, 88 % des écoles pensent qu’on sauve des vies, ce n’est pas rien ! » affirme la directrice générale de la Fondation Jeunes en tête, Mélanie Boucher. On les aide à intervenir au bon moment et à rattraper ces jeunes-là qui, autrement, peuvent malheureusement tomber dans une faille du système. »

Dans le contexte pandémique, où les jeunes ont été mis à rude épreuve, la demande pour les ateliers a pris « énormément d’ampleur » ces dernières années, explique Mme Boucher. Elle a bonifié son équipe d’animateurs, qui est passée de 10 à 16, pour répondre à la demande. « On aimerait faire plus, mais on fait avec les moyens qu’on a », ajoute-t-elle.

Elle explique cette augmentation de la demande par une hausse des problèmes de santé mentale chez les jeunes et par une nouvelle « pression » qui est mise sur les institutions pour agir. À cet effet, elle croit que le gouvernement n’accorde pas suffisamment d’importance à la prévention. Son organisme, financé entièrement par des fonds privés, est d’ailleurs en discussion depuis plus de cinq ans pour obtenir un « soutien significatif » du gouvernement de François Legault.

« Les problèmes de santé mentale, ça a une conséquence directe sur la persévérance scolaire, rappelle Mme Boucher. Il faut être là et répondre aux besoins de nos jeunes, sinon on va avoir une société mal éduquée avec de gros problèmes de santé mentale. Et ce n’est pas l’avenir qu’on veut pour nos jeunes. »
 

Dans les années 1990, parler de suicide était encore tabou. Lorsqu’est survenue une vague de suicides de jeunes au Québec, un coroner a fait le constat que les jeunes ne savaient pas quoi faire lorsqu’ils étaient en détresse.

La science a également démontré que 50 % des problèmes de santé mentale se développent avant l’âge de 14 ans, et 75 % avant 25 ans, d’où l’importance d’agir tôt.

C’est pour répondre à ce besoin que l’ancienne Fondation des maladies mentales — qui a depuis fusionné avec la Fondation Québec Jeunes pour devenir la Fondation Jeunes en tête — a développé une formation spécifique pour les jeunes.

Celle-ci est donnée gratuitement dans les écoles du Québec depuis 1998. La formation est sans cesse mise à jour, sous les conseils d’un comité d’experts. Les ateliers sont donnés par de jeunes animateurs qui utilisent notamment l’humour pour créer un lien avec les élèves. Ceux-ci doivent suivre une formation de 175 heures pour s’assurer de livrer l’information de façon sécuritaire.



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