Avez-vous un jumeau numérique?

Cette technologie née dans l’ombre de l’intelligence artificielle et du métavers devrait émerger l’an prochain.
Photo: iStock Cette technologie née dans l’ombre de l’intelligence artificielle et du métavers devrait émerger l’an prochain.

Connaissez-vous votre jumeau numérique ? Virtuellement formés à partir d’un échantillon de sang ou de salive, ces sosies virtuels sauveront « des milliers de vies » en 2023. Cette technologie née dans l’ombre de l’intelligence artificielle et du métavers devrait émerger l’an prochain, au point de devenir la tendance de l’heure autant en santé que dans la lutte climatique et ailleurs.

Se préparer à courir un marathon est un exercice de longue haleine. Les coureurs plus sérieux modifieront plusieurs mois à l’avance leur routine quotidienne, leur alimentation et leur niveau d’activité physique pour atteindre une forme optimale le jour même de l’événement. Chaque marathonien vous le dira, c’est à la fois un art et une science que d’arriver dans les conditions optimales sur la ligne de départ.

Si la science est prévisible et calculable, la portion plus « artistique » de l’affaire l’est beaucoup moins. Elle englobe des imprévus, des impondérables, des intangibles qui rendent très incertaines les entreprises de ce genre. Certains diraient que c’est aussi ce qui les rend intéressantes : si on savait d’avance qui va emporter la course, bien des participants resteraient à la maison.

Tenter de dompter les aléas d’une course d’endurance a quelque chose de relativement ludique. Surtout si on compare cela à la prévention ou au traitement de l’épilepsie ou du cancer. Là, prévoir les imprévus est une question de vie ou de mort — littéralement.

Les jumeaux numériques se présentent comme la solution à tout cela. L’idée est de créer une copie virtuelle des gens qui simule leurs réactions à différents scénarios pour mieux en prévenir les effets dans la vraie vie. Savoir quand accélérer la cadence et quand s’hydrater durant un marathon permettra peut-être de fracasser son record personnel de vitesse. Savoir quel médicament et quel dosage auront le meilleur effet sur le développement d’un cancer prolongera la vie du patient.

Et contrairement à l’intelligence artificielle, qui tarde toujours à remplir la promesse faite il y a des années déjà qu’elle révolutionnerait la médecine, le jumeau numérique, lui, devrait le faire dès l’an prochain. C’est ce que prédit le futurologue en chef de la société informatique TCS, Frank Diana. TCS, ou Tata Consultancy Services, est un géant mondial des technologies qui a son siège social à Mumbai, en Inde. L’entreprise emploie 8000 personnes au Canada.

« Les jumeaux numériques vont sauver des milliers de vies en 2023 », prédit le futurologue. « Ce qu’on va voir émerger en 2023, ce sont des applications de cette technologie. L’expression “jumeau numérique” existe depuis quelques années déjà, mais nous assistons en ce moment à une grande amélioration des technologies sous-jacentes qui la rendent plus près d’exister et de transformer des secteurs comme la santé, tout particulièrement. »

Frank Diana va plus loin que prédire l’émergence de nos copies numériques. L’apport d’autres techniques, comme l’impression additive (3D), permettra bientôt de produire des organes humains synthétiques grâce auxquels on créera d’autres applications encore. Une société de cosmétiques pourra tester ses produits virtuellement sur de la peau synthétique. Un chirurgien pourra d’abord tester des opérations délicates sur un coeur synthétique.

Un parent pourrait être invité par son psychologue à visiter le métavers pour y tenir une dernière conversation avec le jumeau numérique de son enfant décédé en bas âge. « Nous voyons des cas où une telle application aiderait le parent à mieux passer à travers un deuil prolongé », assure Frank Diana.

En bref, « les jumeaux numériques auront un impact mesurable sur notre qualité de vie en 2023 », résume-t-il.

Santé, climat, démocratie…

De jeunes pousses bien de chez nous partagent cet optimisme. C’est le cas de la société BioTwin, qui souhaite créer des jumeaux numériques à partir d’échantillons de salive et d’urine qui l’aideront à prédire chez des patients atteints d’un cancer ou d’une maladie incurable l’évolution de leur mal. Dans un tout autre registre, la société de cartographie 3D Jakarto sillonne présentement le Québec pour produire un jumeau numérique de l’ensemble de son territoire.

Ce « Québec numérique » lui permettra d’offrir des outils de simulation à ses éventuels clients, des entreprises qui pourront réduire les coûts logistiques associés au développement ou à l’entretien de leurs infrastructures. Pensez au réseau électrique d’Hydro-Québec, par exemple.

Le potentiel du jumeau numérique va effectivement plus loin que le seul créneau de la santé humaine, dit Frank Diana. Modéliser et simuler le comportement d’un grand nombre d’individus dans une zone urbaine donnée permettrait, selon lui, d’optimiser l’urbanisme des grandes villes. « Dans des cas comme en urbanisme, où il y a beaucoup de variables à considérer, il est trompeur de parler de prédiction, mais en effectuant de nombreuses simulations, nous pouvons certainement optimiser notre environnement. »

Les jumeaux numériques vont sauver des milliers de vies en 2023

 

Plus audacieusement, TCS tente quand même quelques prédictions assez osées, justement. « Un véritable jumeau sera une représentation du corps et du comportement humains. En 2023, un tel jumeau numérique “vivant” pourrait aider les sondeurs à mieux prédire le résultat d’un vote, ou les marketeurs à mieux adapter leurs campagnes. »

Le jumeau numérique de Cambridge Analytica doit avoir hâte de sortir de l’ombre…

Risques et possibilités

Un des attraits des jumeaux numériques est purement comptable : il réduit de façon substantielle le coût de développement et de mise en application de nouvelles technologies. Par exemple, la Banque mondiale calcule qu’il faudrait investir environ 5000 milliards $US par an. On investit présentement moins de 400 milliards $US par an.

Ses promoteurs pensent qu’adopter un jumeau numérique pour s’attaquer à la crise climatique comblerait en bonne partie l’énorme fossé qui sépare l’investissement nécessaire pour décarboner l’activité humaine de l’investissement réel.

Dans l’ensemble, le « marché » des jumeaux numériques croît rapidement. La firme française Capgemini estime que ce secteur verra sa valeur actuelle de 5 milliards $US plus que doubler d’ici 2027.

Capgemini avertit dans la foulée quiconque salive à l’idée de se cloner virtuellement qu’il y a un risque important associé à cette pratique. Un jumeau numérique présentera les mêmes failles de sécurité que son modèle original. Il en rajoute même d’autres : ses points de contact avec le monde réel sont autant d’entrées potentielles pour des cyberattaques.

Les spécialistes de la santé qui misent sur le numérique pour nous débarrasser de la maladie sont donc incités à demeurer prudents. Des virus et d’autres vices ont, eux aussi, des jumeaux cybernétiques…
 



Une version précédente de ce texte, qui indiquait que Tata Consulting Services emploie 7000 personnes au Canada, a été modifiée: il s'agit bien de 8000 employés de Tata Consultancy Services.

 

À voir en vidéo