La SQ et le SPVM blâmés pour la «faille de sécurité importante» au Métropolis

Le juge Philippe Bélanger, de la Cour supérieure du Québec, a conclu que la SQ et le SPVM «ont manqué à leur obligation d’assurer la sécurité du public» le soir de l’attentat au Métropolis.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Le juge Philippe Bélanger, de la Cour supérieure du Québec, a conclu que la SQ et le SPVM «ont manqué à leur obligation d’assurer la sécurité du public» le soir de l’attentat au Métropolis.

La Sûreté du Québec (SQ) et le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) devront verser un total d’au moins 300 000 $ à quatre techniciens de scène qui ont été traumatisés par l’attentat commis par Richard Henry Bain au Métropolis à Montréal lors du discours de victoire électorale de la première ministre Pauline Marois, le 4 septembre 2012.

Dans un jugement de 105 pages rendu public vendredi, le juge Philippe Bélanger, de la Cour supérieure, a conclu que les deux corps de police « ont manqué à leur obligation d’assurer la sécurité du public », dont celle des quatre demandeurs, Guillaume Parisien, Audrey Dulong-Bérubé, Jonathan Dubé et Gaël Ghiringhelli.

Il y avait une « faille importante » dans le plan de sécurité pour la soirée, a-t-il tranché.

Le magistrat y voit des fautes d’omission, dont l’absence de présence policière et d’un périmètre de sécurité à l’arrière du Métropolis, une faille « dont a tragiquement profité Richard Henry Bain ».

L’homme purge aujourd’hui une peine de prison à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle avant 20 ans.

L’attentat a coûté la vie à Denis Blanchette et gravement blessé Dave Courage, deux collègues des demandeurs visés par l’auteur de l’attaque avant que son arme ne s’enraye.

Pendant ce temps, les Québécois qui suivaient le discours dans la salle, comme à l’écran, ont été sidérés de voir la nouvelle première ministre Pauline Marois être emportée par ses gardes du corps en plein milieu de son discours de victoire.

Les deux corps policiers ont nié toute faute lors du procès : Bain était un « loup solitaire » dont les actes étaient imprévisibles, ont-ils notamment fait valoir.

L’avocate des demandeurs, Me Virginie Dufresne-Lemire, avait de son côté plaidé que la SQ et le SPVM n’étaient absolument pas préparés pour l’élection de la première femme au poste de première ministre. Malgré plusieurs menaces « imminentes » contre la politicienne, faites le jour même de l’élection, les effectifs policiers n’ont pas été bonifiés, avait-elle souligné au juge Bélanger au terme du procès de 18 jours qui s’est conclu en mai dernier. Elle a dénoncé une planification et une coordination inadéquates des policiers.

Le juge lui a donné en bonne partie raison.

 

Il note que les deux corps policiers ont appliqué ce soir-là « la recette du moment », c’est-à-dire le plan de sécurité utilisé pour les autres événements de la campagne électorale. Or, note le magistrat, la situation était différente le 4 septembre : Mme Marois allait prononcer son discours de victoire et des menaces avaient été formulées contre elle. La « recette » aurait dû être adaptée.

De plus, pour le juge, les agents de la SQ ont été en quelque sorte « aveuglés par leur devoir de protection de Mme Marois et de sa famille » au détriment de la protection du public, dont faisaient partie les quatre techniciens de scène.

Vendredi, l’avocate des demandeurs a déclaré que le jugement était une « grande victoire. » Selon elle, il s’agit aussi d’une décision importante sur la responsabilité policière, un domaine où il y a peu de jurisprudence.

Malgré les conclusions du juge sur le travail policier, les sommes accordées sont bien en deçà de celles réclamées : 70 000 $ par demandeur pour leurs souffrances psychologiques, plutôt que 300 000 $ chacun — le magistrat ayant d’ailleurs rejeté leur demande de dommages punitifs.

Au procès, les quatre techniciens avaient témoigné de problèmes de drogue et d’alcool déclenchés par l’attentat, ainsi que de détresse, d’anxiété et choc post-traumatique. Ils ont parlé d’années gâchées, d’avoir perdu leur vie, leurs amis et leur sérénité.

Ce n’était pas le montant espéré, convient Me Dufresne-Lemire en entrevue avec Le Devoir. Sauf que pour ses clients, « le sentiment de justice et de validation » comptait beaucoup. Ce que le jugement leur a donné, rapporte l’avocate.

Des échos jusqu’àl’Assemblée nationale

La décision du juge Bélanger a résonné jusqu’à Québec, vendredi. Le ministre caquiste Bernard Drainville, présent le soir de l’attentat à titre de nouvel élu péquiste, se souvient qu’il l’avait « échappé belle cette journée-là. »

« Depuis que c’est arrivé, on se demande comment ça se fait que ce gars-là ait pu approcher aussi près de la nouvelle première ministre et de tous ces gens qui étaient réunis au Métropolis. […] Tout ce que j’espère, c’est que les services policiers ont tiré les leçons de ce qui s’est passé ce jour-là pour que ça ne se reproduise plus jamais », a-t-il lancé en mêlée de presse depuis l’hôtel du Parlement.

Selon le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, c’est le cas. « Pour être honnête, la Sûreté du Québec a apporté beaucoup de changements, et quiconque a participé à la dernière campagne électorale a vu ces changements-là. […] Cette campagne-ci, tous les dispositifs de sécurité me semblaient parfaitement en place », a-t-il soulevé.

Depuis que c’est arrivé, on se demande comment ça se fait que cegars-là ait pu approcher aussi près de la nouvelle première ministre et de tous ces gens qui étaient réunis au Métropolis

 

Le député péquiste des Îles-de-la-Madeleine, Joël Arseneau, a tout de même invité les services policiers à « avaler la pilule » après la publication du jugement. Il espère qu’ils ne porteront pas le jugement en appel.

L’actuel ministre de la Sécurité publique, François Bonnardel, estime que les policiers ont énormément appris de l’attentat et que c’est exactement ce qu’ils devaient faire : apprendre et s’améliorer.

La police réagit

 

La SQ, par communiqué, a dit prendre acte du jugement et réitère sa volonté d’améliorer continuellement ses pratiques afin de bien protéger les Québécois. L’inspecteur-chef Patrice Cardinal a assuré que la force policière provinciale avait déjà modifié ses façons de faire après l’attentat du Métropolis, notamment en ce qui concerne une meilleure concertation avec « ses multiples partenaires », dont le SPVM.

Ce dernier adopte une position similaire, indiquant que depuis le 4 septembre 2012, des changements ont été apportés, dont une prise en charge centralisée de tous les événements importants par son centre de commandement.

Il est possible pour les deux forces policières d’en appeler du jugement, tout comme pour les quatre demandeurs s’ils estiment que leurs traumatismes appellent un dédommagement financier plus important.

 

Avec François Carabin

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