La vieille prison d’Anticosti sera-t-elle sauvée?

L’ancienne prison de Port-Menier, sur l’île d’Anticosti, ne possède aucun statut en vertu de la Loi sur le patrimoine culturel.
Photo: Renaud Furlotte L’ancienne prison de Port-Menier, sur l’île d’Anticosti, ne possède aucun statut en vertu de la Loi sur le patrimoine culturel.

La vieille prison de l’île d’Anticosti sera-t-elle finalement rasée ? Même si elle constitue un rare témoin de l’histoire de l’île à l’époque où celle-ci était, à compter de 1895, la propriété du chocolatier français Henri Menier, le ministère de la Culture et des Communications (MCC) ne s’est pas opposé à sa démolition. Le MCC se ravise désormais en partie, en précisant au Devoir qu’il pourrait soutenir la réfection du bâtiment par l’attribution de subventions nécessaires à sa restauration.

Cet argent, indique le MCC, pourrait tout aussi bien être attribué à des propriétaires privés éventuels qu’à la municipalité d’Anticosti elle-même, s’il advenait que celle-ci décide de mettre la bâtisse en valeur.

« Bien que l’ancienne prison de Port-Menier, sur l’île d’Anticosti, ne possède aucun statut en vertu de la Loi sur le patrimoine culturel, le ministère de la Culture et des Communications accorde une grande importance au patrimoine bâti de l’île », soutient le MCC dans une lettre adressée au Devoir.

Cependant, la MRC de Minganie et la municipalité ont clairement indiqué ne pas tenir à préserver le bâtiment, même si des individus sur place souhaitent le racheter et s’en occuper eux-mêmes.

Ça me fend le cœur que l’État veuille payer pour le détruire alors qu’on lui propose, depuis des mois, de l’acheter et de s’en occuper nous-mêmes.

 

Dans une lettre adressée cette semaine à la municipalité, à la MRC et à différentes instances gouvernementales, deux résidents de l’île, Fernand Gendron et Yvan Méthot, réitèrent leur volonté d’acheter et de restaurer ce bâtiment patrimonial pour lui éviter le pire. « Ça me fend le coeur que l’État veuille payer pour le détruire alors qu’on lui propose, depuis des mois, de l’acheter et de s’en occuper nous-mêmes », soutient Yvan Méthot au Devoir.

La direction du Saguenay–Lac-Saint-Jean et de la Côte-Nord du MCC affirme être « toujours prêt[e] à faciliter la concertation entre les parties », tout en rappelant qu’elle dispose de programmes d’aide financière qui permettraient de soutenir la restauration. Jusqu’à l’élection du nouveau gouvernement, c’était le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) qui était propriétaire du bâtiment. Ce ministère a vu depuis ses compétences redistribuées.

En mauvais état

 

Selon un rapport obtenu par Le Devoir grâce à la loi d’accès à l’information, le bâtiment avait été jugé « insalubre, dangereux et avec un degré de vétusté très avancé » par le MFFP.

Messieurs Gendron et Méthot souhaitent acheter l’ancienne prison telle quelle. « Je l’ai visitée l’an passé, dit Fernand Gendron. C’est vrai qu’il y a maintenant un trou dans le toit. Mais la structure est encore bien bonne. C’est au vent, construit sur de la roche. Sur l’île, [le bois] ne pourrit pas facilement comme ailleurs. Les conditions de préservation sont meilleures. Mais c’est sûr qu’il faut s’en occuper maintenant. Et c’est ça qu’on veut faire. » En mauvais état, mais parfaitement récupérable, donc, selon ces deux hommes qui disent avoir de l’expérience en matière de restauration.

Dans d’autres documents obtenus grâce à la loi d’accès à l’information, Le Devoir a appris que la municipalité d’Anticosti avait envoyé un préavis de démolition au MCC en date du 1er avril 2022. L’État ne s’est pas opposé à cette perspective de démolition. « Si elle l’estime opportun, écrivait en juin Nathalie Pitre, directrice générale des régions et de la métropole du MCC, votre municipalité peut délivrer dès maintenant le permis ou le certificat d’autorisation en lien avec la démolition. » Mais le MCC rappelait du même souffle que ce bâtiment avait son importance historique, ayant servi de prison comme de poste de police durant de longues années.

Au XIXe siècle, il fut d’ailleurs question, pour un temps, de faire de l’île d’Anticosti une colonie pénitentiaire.

Pour M. Gendron et son partenaire, la volonté du MFFP et de la municipalité de démolir le bâtiment malgré leur proposition de l’acheter demeure « un vrai mystère ».

« On leur dit qu’on est prêts à le prendre tel quel ! On leur demande de nous faire une offre pour qu’on l’achète. On ne leur pose pas de conditions. Et, malgré tout, ils préfèrent le détruire […] et dépenser [des fonds publics] pour détruire ! Comprenez-vous quelque chose à cette logique-là ? L’État est prêt à dépenser de l’argent pour le démolir plutôt que de nous le vendre pour qu’on le récupère, à nos frais ! »

Un autre document obtenu par Le Devoir indique qu’en date du 19 octobre 2021, le MCC « interpelle la Municipalité », à la suite de l’appel d’un citoyen et d’échanges avec le MFFP, afin de la sensibiliser à l’importance de préserver son patrimoine. Il est noté que le MCC a fait de même avec la MRC de Minganie. Il a alors précisé aux administrations locales qu’un programme d’aide financière existait pour ce genre de projets de restauration.

Le préfet de la MRC de Minganie, Luc Noël, a cependant indiqué au Devoir qu’il se préoccupait d’abord des questions de transport vers l’île. La question de la préservation du patrimoine et de sa mise en valeur lui apparaît secondaire dans ses attributions de pouvoir, a-t-il affirmé en entretien. « Je vais choisir mes batailles pour l’île. Et c’est pas celle-là que je vais faire ! »

L’âge du bâtiment

Dans sa lettre adressée à la municipalité d’Anticosti, dont une copie a aussi été adressée à la MRC de Minganie, l’État précisait que la vieille prison datait bel et bien de 1911. Or, dans les conversations qu’a eues Le Devoir avec la MRC de Minganie en novembre dernier, le préfet affirmait que son administration ignorait que le bâtiment datait des débuts de l’occupation de l’île par l’industriel Henri Menier. « On nous a dit que le bâtiment datait de 1952 », expliquait Luc Noël. Prévenue de la bévue, la MRC n’avait pas pour autant l’intention de se raviser et de contribuer à préserver ce bâtiment.

À la suite des reportages du Devoir, la mairesse Hélène Boulanger a réitéré pour sa part sa position sur les ondes de la télévision de Radio-Canada : « Est-ce que je suis heureuse qu’il soit démoli ? Non. Est-ce que je veux que la prison soit préservée ? Non. Pour l’instant, le bâtiment est totalement désuet, insalubre et dans un état de décrépitude extrême. »

Pour Fernand Gendron, les positions de la MRC, de la municipalité et du ministère qui est propriétaire demeurent incompréhensibles. « Ils voudraient bien le garder. On leur offre de s’en occuper, à nos frais. Mais ils disent pareil qu’ils vont le détruire ! Comprenez-vous quelque chose de logique là-dedans ? »

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