L’Europe gagnera-t-elle le pari de la sobriété énergétique?

Une photo prise par l'astronaute Tim Peake montre l'Italie et le sud de la France illuminés la nuit. 
Photo: Tim Peake Agence France-Presse Une photo prise par l'astronaute Tim Peake montre l'Italie et le sud de la France illuminés la nuit. 

Plongées en pleine crise de l’énergie et face à la menace de coupures de courant, la France et l’Europe font le pari de la sobriété énergétique. Gros plan sur la France.

Depuis octobre, la Ville Lumière l’est chaque jour un peu moins : extinction des éclairages à la tour Eiffel et fondu au noir sur les Champs-Élysées avant minuit, guirlandes lumineuses de Noël sur le mode minimaliste. Crise énergétique oblige, la France égrène ses kilowattheures comme un chapelet. Alors que toute l’Europe enfile des chaussettes de laine, cette frugalité suffira-t-elle à éviter le « black-out » tant redouté cet hiver ?

Les tout premiers chiffres rapportés par la firme de recherche Aurora démontrent que plusieurs pays du Vieux Continent ont réussi en août à se serrer la ceinture d’un cran. Un premier bilan classe les Pays-Bas et la Grèce en tête de la sobriété énergétique pour la fin de l’été, avec des chutes de consommation de 14 % et 13 %. L’Espagne suivait avec une baisse de 8 %, tandis que la Pologne, l’Allemagne et le Danemark présentaient de faibles diminutions de 2 à 3 %.

En Finlande, même l’esprit scandinave du hygge en prend pour son rhume. Les adeptes de bains fumants sont priés d’abaisser la température de leurs spas de 100 à 80 degrés Celsius. De quoi économiser de 20 à 30 % de l’énergie avalée par cette cure thermale ! L’Autriche a mis ses vieilles voitures de train au rancart au profit de nouvelles moins énergivores. Et la Lituanie, quant à elle, a renvoyé ses employés au bercail, pour pouvoir fermer le thermostat de bâtiments entiers.

En France, le plan Sobriété énergétique du gouvernement Macron a mis la barre haut : baisse des thermostats résidentiels à 19 degrés Celsius (à 18 degrés dans les bureaux de l’État), éclairage réduit de 50 % dans les commerces dès la fermeture, idem pour les enseignes des cinémas et des musées. La nuit venue, même les trésors du patrimoine architectural sont dépouillés de leurs habits de lumière.

Le 23 octobre, la ministre de la Transition énergétique, Agnès Pannier-Runacher, se félicitait de voir ce plan « commencer à porter ses fruits ». En août, la consommation de gaz dans l’Hexagone a reculé de 14 %, et celle d’électricité, de 5 % en septembre et de 5,3 % en octobre, en comparaison avec la période prépandémique.

Vraiment des ascètes, les Français ? Pas si sûr, avance Olivier Sidler, porte-parole de l’organisme français négaWatt, qui a été appelé à conseiller l’État pour l’élaboration de son plan de sobriété énergétique.

Un automne plutôt doux et la hausse fulgurante du prix de l’énergie expliqueraient en bonne partie le récent repli énergétique, pense-t-il. « Si ce n’était des subventions monstres de 4,4 milliards de dollars injectées par l’État pour limiter la hausse du prix de l’énergie, le prix actuel serait quatre ou cinq fois plus élevé et tous les ménages seraient en faillite. Là, les hausses sont réduites, mais on parle quand même d’une sobriété plus contrainte que vraiment volontaire », estime M. Sidler.

Malgré les hauts cris poussés contre le plan de sobriété, jugé « infantilisant » par certains, les gens constatent « que ce n’est pas le goulag », affirme cet expert en énergie. « Les Français sont très râleurs, mais l’idée de réduire le chauffage fait petit à petit son chemin, car on redoute les coupures de courant cet hiver », avance-t-il.

Au plus fort de l’hiver 2021-2022, la demande énergétique en soirée a atteint 87 gigawatts en France, alors que la puissance effective actuelle du réseau français, toutes sources confondues, est estimée à 60 gigawatts. D’où l’inquiétude. 

« À la mi-août, [il n’y avait] pas une seule émission de journal télévisé [en France] sans qu’on parle de climat, où on ne [disait] pas : attention, l’hiver va être rude, on a moins de gaz […] », dit le Français Bernard Lebelle, p.-d.g. de The Green Link, dont l’entreprise basée à Montréal développe un outil numérique pour aider les entreprises à devenir plus durables.

Comme son nom l’indique, négaWatt, qui scrute depuis 21 ans la consommation énergétique des Français, prônait la sobriété bien avant que cela devienne le credo de toute l’Europe. L’organisme pense qu’il faut réduire la consommation, avant même d’investir dans l’efficacité énergétique ou le développement des énergies renouvelables.

« En France, explique Olivier Sidler, la moitié des réacteurs nucléaires sont à l’arrêt. Avec les changements climatiques, le débit des rivières chute partout en Europe. L’erreur, c’est de n’avoir rien anticipé et d’avoir géré ça au jour le jour. » Aujourd’hui, plusieurs pays d’Europe sont au pied du mur, dit-il.

« Pour nous, la sobriété reste le seul moyen d’agir sur la consommation à court terme sans investissements majeurs. »

19 degrés le matin

 

La moitié de l’énergie (47 %) consommée dans l’Hexagone est engloutie dans le secteur du bâtiment. En réduisant d’un degré le thermostat des édifices, la France pourrait déjà réduire sa consommation d’énergie de 8 % et la demande globale de 2,4 gigawatts. La température moyenne des maisons étant de 21 degrés l’hiver, c’est 16 % de l’énergie qui pourrait être économisée si l’appel du gouvernement Macron fait mouche, affirme M. Sidler. « C’est déjà beaucoup, presque sans aucun effort. » La France peut mieux faire, affirme-t-il.

Car les « gisements » d’énergie consommés à vide sont encore trop nombreux, dit le porte-parole de négaWatt. Installer des limitateurs/régulateurs de débit sur tous les robinets résidentiels (au coût de 3 euros) suffirait à faire chuter de 24 % l’énergie requise pour chauffer l’eau des maisons. D’autres exemples ? Débrancher ou fermer, grâce à une barre multiprise, tous les petits appareils électroménagers (25 par maison en moyenne) ainsi que les consoles de jeux et les ordinateurs laissés en mode veille, dès qu’on ne les utilise plus, réduirait de 14 % les kilowatts totaux liés à leur usage.

« L’énergie de veille, c’est immense. Les compteurs devraient être presque à zéro la nuit. Or, chez bien des gens, ça continue de tourner. Ensuite, les réfrigérateurs et les congélateurs sont les plus énergivores. Il faut viser des modèles plus performants », ajoute M. Sidler. Des tarifs réduits, adoptés par 50 % des Français, sont déjà offerts en « heures creuses » (après 23 h), pour inciter les gens à faire marcher leur lave-vaisselle ou leur lave-linge la nuit, hors des heures de pointe.

« Juste activer le bouton de rétroéclairage (que tout le monde ignore) qui régule la luminosité de l’écran de télévision fait gagner 90 ilowattheures par année, dit-il. Et remplir la sécheuse et le lave-linge au maximum de sa capacité, ça devrait aller de soi. Sans investir un sou, on peut gagner beaucoup. »

Avec dans sa ligne de mire toutes les sources d’énergie (gaz, pétrole, électricité), négaWatt juge que de petits gestes peuvent faire beaucoup. « On économiserait 25 % de l’essence totale consommée juste en limitant la vitesse à 110 km/h. Ça prendrait huit minutes de plus pour parcourir 100 kilomètres. Ce n’est rien », indique l’expert.

« Nous, on souhaite que les gens s’y mettent. L’incitation, c’est sympathique, mais si rien ne se passe, le gouvernement doit instaurer des obligations. On a beau tenir des COP25, 26, 27, si chacun d’entre nous ne fait rien, rien ne changera », estime-t-il.

Entre-temps, l’Europe se molletonne. Les grandes surfaces ont fait le plein de chaussettes, de cols roulés, et même de ponchos chauffants. Reste à voir si les particuliers emboîteront réellement le pas.

Selon le spécialiste de négaWatt, le gouvernement Macron, échaudé par la crise des gilets jaunes, craint de brandir le bâton plutôt que la carotte pour atteindre la sobriété. « Il y a eu 11 morts lors de ces épisodes violents. Le gouvernement redoute toute mesure qui pourrait soulever la colère », avance-t-il.

Colère ou pas, la première ministre française, Élisabeth Borne, affirme que les Français devront se faire au régime minceur proposé pour traverser la saison froide, et cela, bien au-delà de l’horizon de 2023. À l’heure de l’urgence climatique, ce régime va perdurer, a-t-elle déclaré lors du dévoilement du plan gouvernemental en octobre dernier.

« La sobriété n’est pas une mode, le temps d’un hiver. […] C’est une nouvelle manière de penser et de faire. […] Nous voulons abaisser notre consommation énergétique de 40 % d’ici 2050. C’est un fondement de la transition écologique. Ce plan […] est donc un point de départ.  »



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