Pour en finir avec l’idée de la «chicane de couple»

L’expression «contrôle coercitif» est privilégiée, afin de refléter toutes les facettes des abus.
Illustration: Julia GR L’expression «contrôle coercitif» est privilégiée, afin de refléter toutes les facettes des abus.

« Drame familial. Chicane de couple. Conflit conjugal qui a dégénéré. » Les groupes qui aident les femmes veulent que l’on cesse d’utiliser ces expressions qui détournent la violence que celles-ci subissent, la minimisent — et parfois la masquent. Pour mieux refléter toutes les facettes des agressions, le Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale met en avant la notion de « contrôle coercitif », créant sur ce thème des outils destinés aux intervenants du milieu judiciaire pour les aider à mieux repérer ce dernier afin d’intervenir.

« La “violence conjugale”, je ne me reconnaissais pas là-dedans », a confié une survivante, Brigitte Méthot. Son ex-conjoint ne la « battait pas », dit-elle, « et moi, je pensais que la violence conjugale, c’était juste physique ».

Le « contrôle coercitif », par contre, décrit bien ce qu’elle a vécu, explique-t-elle.

À l’époque, « si j’avais entendu ces mots-là, j’aurais peut-être allumé », dit celle qui a notamment subi de la violence psychologique, sexuelle et financière.

C’était une bombe à retardement et je ne savais pas quand elle allait exploser.

 

Mme Méthot est venue témoigner mardi lors d’une séance d’information organisée pour les médias par le Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale.

« Le contrôle coercitif, ça a avantage à être nommé. Ça peut “sonner des cloches” pour bien des femmes » et les inciter à chercher de l’aide.

Les mots ont leur importance, et, ici, l’objectif est de joindre un maximum de victimes, en plus de changer la perception de la violence conjugale chez les acteurs du système judiciaire qu’elles croiseront dans leurs démarches, a expliqué Annick Brazeau, directrice générale de la maison d’hébergement Pour elles des Deux Vallées, située en Outaouais. Elle dit avoir vu de nombreuses femmes arriver dans des maisons d’hébergement et dire : « Je ne suis pas sûre que c’est de la violence conjugale, il ne m’a pas frappée. »

Le terme « contrôle coercitif » est un « terme parapluie », couvrant les différentes formes de violence conjugale (psychologique, économique, sexuelle, etc.), qui se vivent « dans un continuum » d’actes et de paroles, a fait valoir Me Karine Barrette, chargée de projet pour le Regroupement, notamment celui visant à améliorer la pratique judiciaire pour accroître la sécurité des femmes.

Ce n’est pas juste « un événement » qui définit la violence, ajoute l’avocate. « Ça s’installe graduellement et de façon insidieuse », précise Mme Méthot.

L’expression reflète ainsi la prise de contrôle progressive pour dominer la femme, les efforts pour l’isoler des ressources d’aide et de son entourage, pour la priver de son autonomie et de son estime de soi, ajoute Me Barrette.

« Il faut que les gens arrêtent de voir ça comme une chicane de couple. »

Des outils

 

Le Regroupement, qui compte 47 maisons d’hébergement, a créé une série d’outils, dont de petits livrets, pour aider les divers intervenants du système judiciaire à reconnaître le contrôle coercitif. « Parce que certaines de ses manifestations sont moins visibles », peut-on y lire.

L’un d’eux est destiné aux policiers — comprenant des exemples des « tactiques des agresseurs ». Un autre est destiné aux avocats en droit criminel et en droit familial, et un autre est destiné au secteur de l’immigration. Tous ont pour thème : « Comprendre, repérer et intervenir face au contrôle coercitif ». Un livret se concentre sur le concept du « prédicteur de risques homicidaires » — et donc de féminicides, a précisé Me Barrette.

Les petits guides ont été mis en ligne et sont donc accessibles gratuitement à tous ceux qui en ont besoin.

Ils font état des principales manifestations du contrôle coercitif, comme menacer de s’enfuir avec les enfants, empêcher la femme de travailler ou de sortir non accompagnée, restreindre l’accès à l’ordinateur et au compte de banque, lire ses messages, dicter son emploi du temps et menacer de la tuer.

Il ne me battait pas, répète Mme Méthot, « mais j’avais peur qu’il me tue pareil ». « C’était une bombe à retardement et je ne savais pas quand elle allait exploser. »

Ceux qui sont à l’origine de ce projet de boîte à outils souhaitent que beaucoup d’autres yeux du système les consultent, comme les travailleurs sociaux, les psychologues, les intervenants du monde de la santé ainsi que les juges.

Besoin d’aide ? Si vous êtes victime de violence conjugale, vous pouvez appeler la ligne d’urgence de SOS violence conjugale au 1 800 363-9010. Les hommes ayant des comportements violents peuvent contacter le réseau À coeur d’homme, qui soutient la prévention des violences conjugales et familiales, au 1 877 660-7799.

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