Des frigos et des ventres presque vides pour les Fêtes

Sans l’aide du Relais communautaire de Laval, où il peut s’approvisionner en produits frais, André Bruno ne mangerait pas à sa faim.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Sans l’aide du Relais communautaire de Laval, où il peut s’approvisionner en produits frais, André Bruno ne mangerait pas à sa faim.

À l’approche du temps des Fêtes, la situation est critique pour plusieurs organismes d’aide alimentaire : avec l’inflation, la demande a explosé, à un point tel qu’ils n’arrivent plus à suffire à la demande. « On a un niveau de demande jamais connu par le passé. Et ça ne cesse d’augmenter », constate Martin Munger, directeur général des Banques alimentaires du Québec. Dépassés par les événements, les organismes doivent se résoudre à offrir des paniers de provisions moins garnis et contenant moins de variété, déplore-t-il.

« Numéro 233 ! » La voix résonne dans les haut-parleurs de la grande salle d’attente bondée du Relais communautaire de Laval, sur le boulevard des Laurentides, tout près d’un commerce de prêts sur gage et d’un astrologue qui propose de régler les problèmes d’amour et d’argent. Des dizaines d’hommes et de femmes de tout âge, coupon bleu à la main, attendent leur numéro pour aller remplir leurs sacs de victuailles au sous-sol de ce vaste labyrinthe qui compte également une cuisine pour les repas communautaires et une friperie.

Dans un ballet bien synchronisé, ils défilent, la mine basse, devant les tables sur lesquelles sont disposées les denrées : protéines, produits laitiers, légumes, pâtes et légumineuses, boîtes de conserve, pain et desserts. Derrière le comptoir, des bénévoles chantonnent et font des blagues pour alléger l’atmosphère.

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« C’est un spécial aujourd’hui, on a de la saucisse ! » lance une bénévole aux usagers. Ce n’est pas le cas toutes les semaines. Et bien que tous soient reconnaissants de pouvoir recevoir de la nourriture gratuitement, ils constatent que les paniers sont moins remplis qu’à l’habitude.

« Ça a rapetissé pas mal : avant, je sortais d’ici avec une boîte pleine de même, mais là, je pars avec une petite boîte à moitié vide », se désole André Bruno, 56 ans, qui « vient de sortir de l’itinérance » après trois ans à dormir dans la rue. Il ne critique pas, non, car sans l’aide du Relais communautaire, il ne pourrait pas manger à sa faim. Mais avant, il n’avait jamais besoin d’aller à l’épicerie. Il pouvait même partager. Ce n’est plus le cas.

Pour Maxime, 40 ans, le fait de ne pas savoir s’il y aura suffisamment de nourriture dans son panier crée de l’anxiété. « L’autre fois, je suis arrivé ici, il n’y avait presque rien. C’est pas évident de se demander comment on va manger cette semaine. »

Le personnel du Relais communautaire, qui dessert environ 500 ménages par semaine, est bien conscient du problème. « On a de plus en plus de gens qui s’inscrivent et les frigos sont vides, se désole la coordonnatrice des services, Ramona Gutu. On leur répète qu’on est un dépannage alimentaire : on donne en fonction de ce qu’on a. »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir À une époque pas si lointaine, Stéphane Boucher faisait lui aussi la file pour subvenir au besoin de ses jumeaux.

Stéphane Boucher comprend bien la situation des usagers qui défilent devant lui. À une époque pas si lointaine, il faisait lui aussi la file pour subvenir au besoin de ses jumeaux. Aujourd’hui, il travaille au Relais comme responsable du tri alimentaire. Mais il trouve ça difficile de ne pas pouvoir aider davantage. « Si on n’a pas beaucoup de viande une semaine, il faut la rationner. Il faut être juste pour tout le monde, tu ne peux pas donner plus à un qu’à l’autre, c’est là que ça devient difficile », explique-t-il.

Situation critique au Québec

 

La situation du Relais communautaire de Laval n’est pas unique. Selon Martin Munger, 62 % des organismes disent ne pas avoir assez de denrées pour répondre à la hausse fulgurante de la demande. En mars, lors du dernier « bilan-faim », il notait une augmentation de la demande de 33 % depuis 2019, année de référence prépandémie. « Mais ce que les gens disent sur le terrain, c’est que ça n’a pas cessé d’augmenter depuis le mois de mars. »

Non seulement la demande explose, mais les dons diminuent, en raison notamment d’une meilleure gestion des surplus dans les principales chaînes d’alimentation qui fournissent les organismes d’aide alimentaire. Mais M. Munger est catégorique, là n’est pas l’enjeu principal. Le problème, c’est la pauvreté qui augmente, et le fait que, bien souvent, la seule dépense compressible dans le budget des ménages soit l’alimentation. « Il y a trop de monde en situation d’insécurité alimentaire. C’est ça, malheureusement, la situation. »

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Chez Moisson Laurentides, qui fournit 106 organismes de la région, on a calculé que la demande avait augmenté de 15 % au cours de la dernière année, alors que les dons alimentaires ont chuté de 18 %. Et la hausse des coûts des denrées et du carburant fait exploser les coûts d’activité de l’organisme. La directrice générale, Annie Bélanger, ne s’en cache pas, la situation est « quand même inquiétante ». L’organisme parle d’un « moment charnière » et craint que « le pire puisse être à venir ».

Même son de cloche du côté de Moisson Montréal. « On a commencé à sentir l’augmentation de la demande au printemps et elle ne fait que grandir. On est vraiment dans une vague présentement. Je ne suis pas celle pour faire des pronostics, mais j’anticipe que 2023 ne sera pas nécessairement moins achalandée », soutient la directrice générale, Chantal Vézina.

« Nos donateurs sont très généreux, ajoute-t-elle, mais malgré tout, je suis consciente qu’on ne répond pas à 100 % des besoins. » Elle se réjouit tout de même d’avoir réussi à remplir 20 000 paniers de Noël qui seront distribués sur l’île prochainement.

Après la « magie des Fêtes »

Si décembre est une période où la demande pour l’aide alimentaire est toujours plus importante, les organismes peuvent généralement miser sur l’élan de solidarité du grand public. « On ne s’attend pas à ce que ce soit différent cette année », affirme M. Munger.

En début d’année, le gouvernement fédéral a offert 9,6 millions de dollars aux organismes d’aide alimentaire pour leur permettre de regarnir leurs rayons en faisant des achats complémentaires, une situation jamais vue auparavant, selon M. Munger. Mais déjà en juin, on recommençait à voir des trous sur les étagères.

Des discussions très encourageantes sont en cours avec Québec pour de nouveaux versements. « On souhaite recevoir une aide avant Noël pour remplir les rayonnages en janvier, conclut M. Munger. Parce qu’en janvier, les grands élans de générosité, c’est terminé. Mais l’insécurité alimentaire, elle, demeure. »

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