Instagram et cie, porte d’entrée facile vers la prostitution des mineures

Les réseaux sociaux compliquent les choses quand une jeune femme veut sortir du milieu. Auparavant, une coupure physique, comme déménager, était préconisée.
Photo: iStock Les réseaux sociaux compliquent les choses quand une jeune femme veut sortir du milieu. Auparavant, une coupure physique, comme déménager, était préconisée.

La réalité de la prostitution a évolué avec les réseaux sociaux et les technologies de l’information, qui occupent maintenant une place beaucoup plus centrale. Les filles d’âge mineur du Québec sont au centre d’un nouveau rapport qui lève le voile sur l’usage qu’elles en font.

« [Le numérique] donne un coup d’accélérateur à ce qui existait au préalable », lance Mélanie Millette, professeure au Département de communication sociale et publique de l’Université du Québec à Montréal.

Les préoccupations d’intervenantes et le manque d’études sur la question ont incité des chercheuses à se pencher sur le phénomène. Elles se sont intéressées à l’expérience qu’ont vécue 11 adolescentes âgées de 13 à 18 ans avant, pendant et après leur fréquentation du milieu de la prostitution.

« Ce qu’on voit, c’est que ça se passe en quelques heures, en quelques minutes, renchérit sa collègue Caterine Bourassa-Dansereau, qui est également professeure au Département de communication sociale et publique. La décision peut être prise, l’annonce peut être mise en ligne, et, en quelques minutes, il peut y avoir des réponses de clients. On passe d’un processus de quelques jours à un processus de quelques minutes. »

Actives sur Snapchat, Facebook et, surtout, Instagram, certaines se font bombarder de messages de la part d’inconnus les complimentant sur leur apparence qui demandent à « mieux les connaître » ou qui sollicitent des services sexuels.

« Ça a explosé avec la pandémie », note Mélanie Langlois, intervenante et chargée de projet en exploitation sexuelle au CALACS La Chrysalide, qui fait partie des partenaires ayant mené à la rédaction du rapport. « Beaucoup de recrutement se passe sur les réseaux sociaux et les sites de rencontre », dit-elle.

Les jeunes y écrivent leurs états d’âme et leurs différents goûts, par exemple musicaux. « C’est très facile pour un proxénète d’aller cibler des victimes potentielles et de répondre à leurs besoins », explique-t-elle.

Coercition... mais pas tout le temps

Les communications des jeunes filles sont régulées. Elles ont un accès limité à leurs comptes sur les réseaux sociaux, leurs mots de passe sont parfois modifiés à leur insu par leur proxénète, celui-ci publie parfois à leur place sur les plateformes, et certaines se font carrément confisquer leur téléphone. Les proxénètes gèrent également la prise de photos et les annonces en ligne sur différents sites d’escortes.

« Je n’avais pas accès à mes réseaux sociaux. Je ne pouvais pas texter mes parents. Je ne pouvais rien publier. Je ne pouvais pas. Je n’avais pratiquement pas accès à mon cellulaire. Y’a personne qui gérait mon compte [personnel] : j’ai juste disparu », raconte notamment une jeune femme qui avait 16 ans lorsqu’elle a été happée par le monde de la prostitution.

Ça se passe en quelques heures, en quelques minutes

 

Cette expérience est frustrante pour les filles, souligne Mélanie Millette. « Ça s’inscrit dans une stratégie d’isolement et de maintien de contrôle. Quand une personne mineure qu’on soupçonne d’être dans le milieu de la prostitution disparaît tout à coup des réseaux sociaux, ou que son style de publications change radicalement, ça peut être un signe que la personne est dans une situation de coercition. »

L’expérience de celles qui n’ont pas de proxénète est toutefois radicalement différente, car elles gardent accès à leur téléphone. « L’offre de services sexuels n’est jamais publiée sur les réseaux sociaux par les filles, mais ils sont utilisés pour la prise de contact avec les clients et la gestion des rendez-vous », précise Caterine Bourassa-Dansereau.

Certaines se sentent plus en sécurité parce qu’elles peuvent évaluer les clients en faisant des recherches en ligne et refuser de rencontrer ceux qu’elles jugent « louches ».

Dur d’en sortir

Les réseaux sociaux compliquent les choses quand une jeune femme veut sortir du milieu. Auparavant, une coupure physique, comme déménager, était préconisée. « Mais ça ne fonctionne plus avec les réseaux sociaux », laisse tomber la professeure.

Certaines ont reçu des menaces sur Snapchat, où les messages sont éphémères et disparaissent, qui visent à les empêcher de porter plainte. Les proxénètes et leur entourage menacent par exemple de publier les photos compromettantes qu’ils possèdent des filles.

D’autres continuent de se faire solliciter pendant des semaines, des mois ou des années. « Les filles peuvent se retrouver dans des situations de précarité et se font solliciter avec des offres qui vont leur apporter très rapidement de l’argent », souligne Caterine Bourassa-Dansereau.

Il y a souvent des « rechutes » chez les adolescentes qui veulent sortir du milieu, confirme de son côté l’intervenante du CALACS Mélanie Langlois. « Il y a beaucoup de manipulation et de violence psychologique », ajoute-t-elle.

Dans une bulle

Les adolescentes ont parfois l’impression qu’elles contrôlent leur corps et leur sexualité. Pour certaines, la prostitution est un milieu attirant. Les chercheuses notent un « effet bulle » alimenté par les réseaux sociaux et leurs algorithmes qui fait en sorte que les filles voient le même type de contenu et le même genre de représentation sociale de la sexualité.

« Ça peut normaliser et rendre ça glamour, souligne Caterine Bourassa-Dansereau. Quand il y a des propositions d’entrer dans le milieu [de la prostitution], c’est possible que ça crée un effet de banalisation qui facilite le passage. »

À quel point les réseaux sociaux ont-ils leur part de responsabilité ? « Les contrats d’utilisation stipulent qu’on ne peut pas utiliser les plateformes pour des activités de pornographie et de trafic humain, mentionne Mélanie Millette. Et ce qu’on remarque, c’est que ce n’est pas là que se fait la transaction, même si les filles sont approchées par des clients ou des proxénètes. »

Ça peut normaliser et rendre ça glamour. Quand il y a des propositions d’entrer dans le milieu [de la prostitution], c’est possible que ça crée un effet de banalisation qui facilite le passage.

 

Peu convaincues par l’ajout de restrictions supplémentaires, les professeures croient surtout à la formation et à l’éducation des filles qui leur ferait développer un esprit critique face aux algorithmes et au monde numérique et qui leur donnerait plus de compétences techniques.

« Il faut être un peu plus réfléchi et profond par rapport à nos discussions », lance Mélanie Millette, qui ajoute qu’il faut inculquer l’envie de s’exposer à des discours différents.

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