600 000 cochons dans une porcherie de 26 étages

À terme, 25 000 porcs par étage seront hébergés des 24 des 26 étages de cette mégaporcherie. Tout y est contrôlé à partir d’une console située au rez-de-chaussée: l’approvisionnement en eau et en électricité, l’évacuation du lisier et du méthane, l’air climatisé en été et le chauffage en hiver.
Photo: New China TV À terme, 25 000 porcs par étage seront hébergés des 24 des 26 étages de cette mégaporcherie. Tout y est contrôlé à partir d’une console située au rez-de-chaussée: l’approvisionnement en eau et en électricité, l’évacuation du lisier et du méthane, l’air climatisé en été et le chauffage en hiver.

Un projet pharaonique aux allures de dystopie : la Chine vient d’inaugurer la première d’une série de porcheries d’une ampleur jamais vue, qui peut loger 600 000 bêtes dans un complexe de 26 étages. L’empire du Milieu, premier producteur et consommateur de porc du monde, cherche à atteindre l’autosuffisance en viande porcine avec ces usines largement automatisées, qui soulèvent des questions éthiques sur le traitement des animaux.

Les Chinois, reconnus pour leur propension au gigantisme, redéfinissent le concept de « mégaporcherie ». La ferme verticale inaugurée le mois dernier à Ezhou, dans la province du Hubei, équivaut à elle seule à plus de 200 mégaporcheries québécoises, qui hébergent environ 3000 têtes de bétail chacune.

C’est « la plus haute et la plus grande porcherie du monde », a affirmé Lin Jin, directeur général de l’entreprise Zhong Xin Kai Wei Élevage Moderne, dans une vidéo promotionnelle.

Un reportage de New China TV, la chaîne d’État qui diffuse en anglais, donne un aperçu de l’intérieur de cet édifice monumental. On voit des enclos dans un vaste espace où perce une faible lumière naturelle. Tout est contrôlé à partir d’une console située au rez-de-chaussée : l’approvisionnement en eau et en électricité, l’évacuation du lisier et du méthane, l’air climatisé en été et le chauffage en hiver.

À terme, 25 000 porcs par étage seront hébergés sur 24 des 26 étages. Le bétail sera emmené à l’abattoir intégré au complexe industriel par six ascenseurs pouvant contenir chacun entre 60 et 65 cochons adultes. D’ici à la fin de l’année 2022, l’entreprise compte avoir emmené 20 000 truies dans l’établissement — et davantage dans les mois suivants. Chaque femelle donne naissance à deux portées d’une douzaine de porcelets par année.

Onde de choc

 

L’inauguration de ce complexe industriel colossal a suscité l’incrédulité dans le milieu agroalimentaire partout dans le monde, y compris au Québec, qui exporte la plus grande partie de sa production porcine, notamment en Chine.

« Une porcherie de 26 étages, ça semble dément. C’est une expérience, il n’y a pas de modèle comme celui-là », dit Maurice Doyon, professeur à la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval.

La Chine cherche à sécuriser son approvisionnement en porc après une épidémie de peste porcine qui a décimé près de la moitié de son cheptel, en 2018-2019. Cette crise a provoqué une onde de choc dans le deuxième plus grand pays du monde, qui consomme des quantités phénoménales de porc, explique le professeur.

Il estime que cette volonté d’autosuffisance du géant asiatique reste un faible risque à court terme pour les producteurs de porc québécois, qui exportent de façon importante en Chine. Même en devenant autonome en production porcine, il est probable que la Chine continuera d’importer du porc, explique Maurice Doyon : le pays exportera sans doute les pièces à valeur ajoutée et achètera à l’étranger les quartiers de viande de bas de gamme.

Gare aux virus

 

La Chine ne fait jamais les choses à moitié, souligne Maurice Doyon. Dans l’espoir d’atteindre l’autonomie porcine, l’empire mise sur les technologies — et sur une intervention humaine réduite à sa plus simple expression — pour produire les plus grandes quantités de bêtes au plus faible coût.

Le lisier de porc sera récupéré pour générer de l’électricité à partir des biogaz. La robotisation permettra de limiter les coûts de main-d’oeuvre. Le regroupement de centaines de milliers de porcs fera gagner du temps et économiser de l’argent.

L’entreprise Zhong Xin Kai Wei Élevage Moderne fait valoir que l’établissement répondra aux plus hautes normes sanitaires, notamment en ventilation. Malgré ces précautions, la concentration de porcs sans précédent dans un établissement augmente le risque d’épizootie, comme celle qui a dévasté le cheptel chinois au cours des dernières années, fait remarquer le professeur Maurice Doyon.

Ironie du sort, ce complexe industriel est situé tout près de la ville de Wuhan, où la pandémie de COVID-19 a pris naissance, soulignent les experts.

 

Stéphane Godbout, chercheur à l’Institut de recherche et de développement en agroenvironnement (IRDA), rappelle lui aussi le risque de transmission de maladies dans un bâtiment aussi peuplé. « Si un virus très résistant entre dans la ferme, ça peut être catastrophique », dit cet ingénieur spécialisé dans les stratégies d’élevage et de gestion des déjections animales, notamment dans l’industrie porcine.

Les prétentions des Chinois à mettre en place les systèmes les plus performants — pour la ventilation ainsi que la récupération du lisier et éventuellement de l’eau — lui semblent crédibles. Le chercheur juge plausible que l’empreinte environnementale du projet soit moindre, par tête de bétail, que celle des porcheries traditionnelles, qui n’ont pas les moyens d’implanter des techniques aussi sophistiquées.

Bien-être animal

 

L’aménagement de ces fermes hors normes soulève toutefois des questions éthiques, convient Stéphane Godbout. « On est loin d’une ferme familiale dans un décor bucolique », souligne-t-il.

Les cochons élevés dans cette usine verront très peu de lumière naturelle dans leur courte vie. Ils passeront leur temps dans un enclos, loin des prés, et ne se rouleront jamais dans la boue. Mais les animaux qui naissent dans une porcherie à plus petite échelle, comme celles du Québec, ont-ils une vie plus captivante ? « La question est légitime. Il y a une réflexion sociale à faire sur le concept d’industrialisation poussé à sa limite », dit Stéphane Godbout.

Les règles québécoises prévoient notamment que les animaux d’élevage doivent pouvoir s’abreuver et se nourrir en quantité suffisante et être exemptés de blessures ou de stress — en attendant d’être menés à l’abattoir. Les cochons sont des êtres sensibles qui deviennent nerveux, notamment lors de déplacements, souligne le chercheur.

« On peut facilement dire que ça n’a pas d’allure, une entreprise comme celle-là, mais il faut se demander pourquoi la Chine a décidé de faire ça », fait valoir Stéphane Godbout. La réponse est une évidence, enchaîne-t-il : parce que les consommateurs veulent se nourrir à faible coût.

De son côté, le professeur Maurice Doyon souligne que les pressions augmentent pour l’élevage éthique, où les animaux ont de l’espace pour bouger et peuvent aller dehors. Mais les consommateurs réclament en même temps des bas prix.

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