Un gros lot pas si gros que ça

La société d’État certifie l’authenticité de la vidéo fournie de Stéphanie Leblanc au «Devoir», mais maintient qu’un «problème technique survenu du côté du fournisseur» a perturbé la partie.
Getty Images iStockphoto La société d’État certifie l’authenticité de la vidéo fournie de Stéphanie Leblanc au «Devoir», mais maintient qu’un «problème technique survenu du côté du fournisseur» a perturbé la partie.

Après cinq ans de jeu et d’infortune, la chance semblait enfin sourire à Stéphanie Leblanc. La jeune femme jure avoir remporté un gros lot de 10 000 $ en misant sur la plateforme en ligne de Loto-Québec, mais la société d’État refuse de lui accorder ce montant en plaidant qu’une « défectuosité informatique » l’a induite en erreur.

Le Graal convoité par les habitués du jeu Longhorn Jackpots apparaissait pourtant clairement à l’écran : trois têtes de taureau rouges et clignotantes, sésame vers l’unique gain à cinq chiffres, le plus important du jeu.

Voyant l’écran figé, Stéphanie Leblanc a démarré la caméra de son téléphone pour immortaliser le moment — et pour se prémunir contre d’éventuels problèmes techniques. Quelques secondes après l’activation de l’enregistrement, le jeu se poursuit sans elle, tourne seul un autre médaillon et se conclut sur une récompense de… 800 $. En moins de 30 secondes, son gain venait de fondre de 9200 $.

800$
C’est le lot qu’a finalement remporté Stéphanie Leblanc sur le jeu en ligne Longhorn Jackpots.

« Les règles sont claires : dès que tu tournes trois symboles identiques, la partie prend fin et tu remportes le lot associé », explique Stéphanie Leblanc, une adepte de ce jeu en ligne.

La joueuse a contacté Loto-Québec pour signaler le problème. « Après plusieurs heures perdues au téléphone avec ceux-ci, déplore-t-elle, ils m’ont indiqué que je n’avais finalement pas gagné. »

La société d’État certifie l’authenticité de la vidéo fournie de Stéphanie Leblanc au Devoir, mais maintient qu’un « problème technique survenu du côté du fournisseur » a perturbé la partie. « Quoique rare, un tel incident peut se produire », indique la société par courriel, sans avoir de chiffres précis sur l’occurrence de telles défectuosités.

« Après vérification », Loto-Québec jure que « l’intégrité du jeu n’a pas été compromise » et que « la partie s’est déroulée correctement ». Un ordinateur de la société d’État qui enregistre l’ensemble des activités menées sur sa plateforme en ligne le confirme : « le gain associé à [la partie de Stéphanie Leblanc] est bel et bien de 800 $. »

Cette dernière n’est pas d’accord avec cette version. « C’est drôle : ça fait cinq ans que je joue à ce jeu, et c’est le premier bogue qui survient », souligne Mme Leblanc. Selon elle, le hasard apparaît « drôlement favorable » à Loto-Québec dans son cas. « En cinq ans, c’est la première fois que je gagne le gros lot. C’est incroyable : c’est pile à ce moment qu’une erreur survient ! »

Pas une première

 

Le journal Le Nouvelliste rapportait en 2012 une défectuosité similaire. Une citoyenne de Shawinigan, Lucie Plamondon, jurait avoir gagné 296 000 $ au Lutin chanceux, un jeu en ligne. Loto-Québec refusait toutefois de lui verser le montant sous prétexte qu’une erreur avait faussé le système.

« Ça peut aller dans les deux sens, souligne Renaud Dugas, porte-parole de Loto-Québec. Quand une erreur technique fausse les gains, le système transfère quand même la somme prévue dans le compte du joueur ou de la joueuse. C’est automatique, peu importe si le montant est plus ou moins élevé que ce qui apparaît à l’écran. » La société d’État n’est toutefois pas en mesure de dire à quelle fréquence survient une majoration des gains.

Capture d'écran de Stéphanie Leblanc

Stéphanie Leblanc qualifie la pratique de « frauduleuse » et entend épuiser ses recours pour obtenir justice. Loto-Québec rappelle toutefois qu’en s’inscrivant sur Espace Jeux, tout participant souscrit aux conditions d’utilisation — notamment au règlement qui stipule qu’« en cas de divergence entre les données transmises au participant, soit verbalement ou sur un écran […] et les données consignées à ce sujet à l’ordinateur de la Société, ces dernières prévalent ».

Le fournisseur du jeu Longhorn Jackpots, AGS Interactive, se protège lui aussi de toute responsabilité. Dans les conditions d’utilisation de ses services, l’entreprise de Las Vegas se défend de toute imputabilité en cas de défectuosité — et ajoute que quiconque fait affaire avec lui renonce à son droit d’intenter une action collective.

Le Devoir a demandé à Option Consommateurs de se pencher sur le cas de Mme Leblanc. L’avocate Sylvie de Bellefeuille conclut que la joueuse n’a que peu de recours face au règlement de Loto-Québec.

« C’est sûr qu’il y a quelque chose de choquant. Mais ce n’est pas de la représentation trompeuse, nuance-t-elle. La nature même du jeu impose une notion de hasard. Loto-Québec ne garantit pas qu’en jouant une partie, vous gagnez 10 000 $. »

Toutefois, elle précise que le règlement invoqué par la société d’État porte flanc aux critiques. « Est-ce que c’est juste ? Ça, nous pouvons amplement en discuter, mais c’est, au final, au gouvernement de le déterminer. C’est lui qui, au bout du compte, édicte les règlements, contrairement aux lois, qui relèvent de la législature. »

Sur la page Facebook Loto-Québec – Jeux en ligne, la société d’État assurait, le 7 novembre dernier, que « jouer sur lotoquebec.com, c’était jouer entre bonnes mains ». Plusieurs commentaires s’inscrivaient en faux contre cette prétention. « Entre choisir un site broche à foin et un bon site, le choix [n’est] pas dur à faire ! » écrivait une utilisatrice visiblement excédée par les bogues à répétition qu’elle constatait sur la plateforme de la société d’État.

« Le site a rarement des bogues, répondait le modérateur de Loto-Québec. Mais comme tout le monde, on n’est pas parfaits ! »



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