Quand Potemkine jouait au foot

The «Economist» publiait la semaine dernière un billet affirmant que le Qatar est « un pays beaucoup plus approprié pour accueillir un événement sportif » que la Russie ou la Chine qui ont reçu la Coupe du monde et les Olympiques récemment.
Fabrice Coffrini Agence France-Presse The «Economist» publiait la semaine dernière un billet affirmant que le Qatar est « un pays beaucoup plus approprié pour accueillir un événement sportif » que la Russie ou la Chine qui ont reçu la Coupe du monde et les Olympiques récemment.

Quand la Grande Catherine de Russie a visité la Crimée en 1787, son ministre, amant et favori Grigori Potemkine fit endimancher des villages sur le parcours impérial pour donner bonne impression. Ses détracteurs gonflèrent l’anecdote en parlant de façades en carton-pâte érigées comme cache-misère. Depuis, le « village Potemkine » désigne un trompe-l’oeil de propagande souvent utilisé par les sociétés fermées pour berner les visiteurs étrangers en leur montrant de faux lieux idylliques masquant une coercition ou une indigence généralisées.

L’expression est reprise dans un récent article savant intitulé « Les événements sportifs internationaux, l’attention médiatique et la répression autocratique », publiée dans le dernier numéro de l’American Political Science Review. « En produisant un village Potemkine, les autocrates tentent de contrôler les menaces contre leur règne tout en récoltant les fruits des événements sportifs internationaux », résume leur texte.

Les régimes autoritaires organisent maintenant à peu près quatre grandes compétitions sportives internationales sur dix (voir encadré). L’habitude a des racines profondes, des Olympiques de Berlin et Garmisch-Partenkirchen en 1936, jusqu’aux récents Grand Prix de F1 et nouveau tournoi de golf d’Arabie saoudite en passant par le Rumble in the Jungle, le fabuleux combat Ali contre Foreman, au Zaïre, en 1974.

Une croyance veut qu’en accordant des compétitions internationales aux régimes autoritaires on puisse les encourager à mieux se comporter.

 

« En organisant une compétition, les régimes autoritaires se retrouvent face à un dilemme d’attention publicitaire », explique au Devoir Pearce Edwards, chercheur postdoctoral de la Carnegie Mellon University, joint à Pittsburgh. L’Américain cosigne l’étude avec les Allemands Adam Scharpf et Christian Glässel. « Les organisateurs veulent vraiment profiter favorablement de la publicité générée par le tournoi en se présentant comme des pays compétents, bien gérés et prospères. En même temps, ils craignent que la mauvaise réputation générée par leurs pratiques répressives devienne plus évidente avec la couverture internationale. »

Ces niveaux de violence avant, pendant et après une grande fête sportive mondiale s’avèrent en fait modulés dans le temps et l’espace. À l’approche du tournoi, les politologues postulent que les régimes illibéraux risquent d’intensifier la répression dans les villes hôtes, notamment pour nettoyer les rues des dissidents potentiels. Pendant l’événement lui-même, ils s’abstiennent par contre largement d’utiliser la violence manifeste pour véhiculer l’image d’un régime tolérant et ouvert. Après coup, la répression semble recommencer et retrouver son niveau habituel.

L’Argentine, cas d’espèce

La Coupe du monde organisée par l’Argentine en 1978 sert de cas d’espèce. Le pays a été régulièrement gouverné par une dictature militaire, la dernière fois de 1976 à 1983. Sa désignation comme hôte du tournoi fut votée à Londres par la FIFA en juillet 1966, quelques semaines après un autre coup d’État ayant instauré une autre junte militaire, qui a tenu cette fois jusqu’en 1973. Le « Proceso de Reorganización Nacional », nom officiel de la dictature instaurée en 1976, a fait environ 30 000 « disparus » et 1,5 million d’exilés.

Les données argentines permettent de comprendre dans le menu détail la grande illusion concoctée pour berner les médias étrangers. La junte a par exemple multiplié les fêtes (barbecues, visites de vignobles, réceptions au quartier général de la police nationale…) pour les journalistes sportifs très majoritairement masculins, y compris en bourrant le centre de presse d’hôtesses « belles, charmantes et affables [outgoing] », selon l’envoyé d’un grand magazine européen de l’époque interviewé par les universitaires. « Les journalistes étrangers ont vu le village Potemkine et y ont cru », résume M. Edwards.

L’ajustement répressif était particulièrement prononcé dans les endroits à proximité des 74 hôtels réservés aux journalistes étrangers. Le ciblage permettait même de modifier la répression en fonction des heures de travail des représentants des médias internationaux.

Les chercheurs ont calculé que 60 % des interventions répressives se sont produites quand les reporters couvraient des matchs. Avant et après le tournoi, environ 30 % de telles pratiques policières se produisaient aux mêmes heures.

Ce genre de constat est possible parce que l’Argentine a mis en place après la dictature la Commission nationale sur les disparus, considérée comme la première Commission vérité et réconciliation du monde, selon les principes de la justice transitionnelle. Le rapport officiel publié fourmille de données, par exemple sur les noms des victimes, le moment et le lieu de leur enlèvement, qui ont maintenant servi à établir les patterns de répression autour des villages Potemkine érigés près des hôtels pour journalistes.

« Les données montrent bien la peur du régime que les journalistes deviennent témoins de la répression des dissidents », dit M. Edwards, qui se spécialise dans l’étude des répressions d’État, spécialement en Amérique latine. « Ce n’est donc pas l’événement en soi seulement qui stimule la réponse du régime, mais aussi la présence des médias internationaux. Ce degré de transparence adopté ensuite par l’Argentine n’existe pas dans les autres pays répressifs qui organisent des tournois. On peut seulement extrapoler à partir de ce cas. »

Pékin n’a pas eu à construire de village Potemkine pendant les derniers Jeux olympiques d’hiver, en pleine pandémie. Les déplacements des milliers de reporters couvrant les épreuves étaient limités aux hôtels et aux stades, très, très loin des camps de concentration du pays.

« Une croyance veut qu’en accordant des compétitions internationales aux régimes autoritaires on puisse les encourager à mieux se comporter, dit M. Edwards. Ce n’est certainement pas ce qu’indique notre recherche. Au contraire, l’organisation des méga-événements peut même empirer la violation des droits de la personne. Il faudrait en tenir compte quand on décide des attributions. »

Les médias jouent évidemment un rôle dans ce jeu complexe, comme l’illustre tristement le cas argentin. Les reportages publiés depuis des années ont bien mis en évidence la corruption au sein de la FIFA ou les milliers de morts sur les chantiers de stades au Qatar. La couverture de la Coupe du monde sert aussi maintenant à blanchir la réputation du régime autoritaire de ce pays…

La bonne compagnie du Qatar…

Les méga-événements sportifs sont de plus en plus organisés par des pays autoritaires. La portion « illibérale » des grandes compétitions est passée de 36 % entre 1945-1988, à 15 % entre 1989 et 2012 pour remonter récemment à 37 %. Le calcul se base sur divers événements, les Olympiques et la Coupe du monde bien sûr, mais aussi les championnats mondiaux de hockey, de volley-ball, de tennis sur table, de basket ou de handball. Au total, seuls le rugby et en bonne partie le criquet ont échappé depuis 1945 aux appétits autoritaires.
Il ne faut pas non plus mettre tous les régimes illibéraux dans le même sac répressif. The Economist publiait la semaine dernière un billet affirmant que le Qatar est « un pays beaucoup plus approprié pour accueillir un événement sportif » que la Russie ou la Chine, qui ont reçu la Coupe du monde et les Olympiques récemment. « Le Qatar n’est pas une démocratie, mais ce n’est pas non plus le despote ignoble des éditoriaux caricaturaux », ajoutait le billet.
Cela dit tout en considérant le très mauvais traitement de certains travailleurs étrangers et les discriminations envers les minorités sexuelles ou les femmes. La faveur accordée aux pays illibéraux pour organiser des jeux et des tournois s’explique aussi par le refus souvent partagé des riches démocraties occidentales de recevoir ces mammouths blancs.
Le balancier semble repartir un peu en leur faveur. Les prochains JO seront présentés à Paris, Milan et Cortina d’Ampezzo, Los Angeles et Brisbane. Le Canada, les États-Unis et le Mexique présenteront la prochaine Coupe du monde.


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