L’esprit de corps va-t-il se fissurer ?

Photo: Valerian Mazataud Le Devoir Les caméras de surveillance sont omniprésentes à travers la ville et contribuent au maintien d'un ordre public irréprochable, non sans créer une certaine ambiance dystopique.

La chaloupe file à toute allure dans le bras de mer entre Singapour et l’une de ses îles, Pulau Ubin. Empli de fierté, LeowBan Tat s’apprête à faire visiter sa ferme piscicole flottante, où grandissent des centaines de milliers de poissons depuis mars. Seize cuves tiennent sur ce gigantesque radeau qui, par sa forme, rappelle les plateformes pétrolières.

Ce n’est pas une coïncidence : M. Leow est un ingénieur maritime qui, à la mi-cinquantaine, a quitté l’industrie du pétrole pour se lancer dans l’élevage de poisson. À 64 ans, il se dévoue maintenant corps et âme à son entreprise, qui vise à nourrir le monde de manière durable. Cet homme aux muscles toujours tendus, qui a vendu sa maison pour financer son aventure, ne dort presque pas.

Ce texte est publié via notre section Perspectives.

« J’adore le café ! Chaque jour, j’en bois au moins cinq tasses », dit-il dans son petit bureau sur la plateforme piscicole. Aux murs sont exposés ses brevets, mais aussi plusieurs de ses toiles abstraites, qu’il peint la nuit. L’insomniaque confectionne aussi des madeleines pour s’occuper — mais seulement avec du beurre importé de France !

M. Leow incarne l’idéal singapourien : un homme d’affaires ouvert sur le monde — il a vécu en Chine et au Brésil —, débordant d’idées, qui nage dans le capitalisme à l’occidentale comme un poisson dans l’eau, mais qui chérit des valeurs très asiatiques, comme un dévouement sans limite à sa communauté par le travail.

Il fait aussi partie d’une génération qui a observé de visu la formidable évolution économique de Singapour, qui est passée de pays du tiers-monde, dans les années 1950, au club sélect des pays ayant un produit intérieur brut (PIB) par habitant supérieur à celui des États-Unis. Cette génération accepte volontiers de sacrifier ses libertés individuelles et de mener une vie pragmatique en échange d’une prospérité hors du commun. Les jeunes accepteront-ils aussi ce contrat social ?

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Leow Ban Tat amarre la chaloupe qui mène à sa ferme piscicole flottante. L'homme de 64 ans incarne l’idéal singapourien : un homme d’affaires ouvert sur le monde, qui déborde d’idées innovatrices, nage dans le capitalisme à l’occidentale, mais qui chérit des valeurs asiatiques, comme un dévouement sans limite à sa communauté via le travail.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L'hôtel de Luxe Marina Bay Sands domine le détroit de Singapour ou est amarrée une centaine de supertankers. Depuis les années cinquante, Singapour est passé du tiers-monde au club sélect des pays ayant un produit intérieur brut (PIB) par habitant supérieur à celui des États-Unis.

« C’est très difficile à dire… Si je répondais non, je ne rendrais pas justice à mes enfants, dit M. Leow. J’ai toujours voulu qu’ils comprennent que le pays doit continuer de croître. Et pour qu’il croisse, les jeunes doivent continuer d’innover et de développer de nouvelles technologies. »

Le modèle singapourien repose sur une « anxiété de survie » omniprésente depuis l’indépendance du pays, fait remarquer Laurence Côté-Roy, une géographe québécoise qui effectue un stage postdoctoral à la National University of Singapore (NUS). Faute d’arrière-pays et de ressources naturelles, le pays ne peut compter que sur la ténacité de son peuple. « Cette anxiété-là fait en sorte que ce n’est pas un choix de réussir », explique cette spécialiste des villes modèles, rencontrée au marché de Tiong Bahru.

En prison pour un vol de vélo

Par sa forme, le Parlement de Singapour, typiquement britannique, n’a rien pour surprendre. Les députés se font face, de part et d’autre de la salle. Les ethnies chinoise, malaise et indienne sont dûment représentées. Ce qui diffère peut-être, dans cette chambre où le même parti — le People’s Action Party (PAP) — est au pouvoir depuis l’indépendance, est le ton des débats, posé, et… les sujets abordés.

En ce jeudi après-midi, le Parlement s’inquiète particulièrement de la hausse du prix des logements sociaux. Figure aussi à l’ordre du jour le problème de mégots de cigarette lancés depuis les tours d’habitation. Un député du PAP s’enquiert de l’efficacité des caméras de surveillance pour découvrir les fumeurs délinquants, mais aussi de la possibilité de faire des analyses d’ADN sur les mégots pour les pincer.

À Singapour, voler un vélo expose le coupable à trois ans de prison. Transporter un durian (un fruit nauséabond) dans l’autobus est interdit. Boire ou manger dans le métro peut valoir une amende de 1000 $. En pratique, les gens suivent les règles, et les policiers se font très rares. Pour les crimes plus graves, on ne pardonne pas. Les trafiquants de drogue encourent la peine de mort : plusieurs condamnés ont été pendus dans les derniers mois.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Un couple réalise un égoportrait en haut d'un arbre artificiel des Gardens by the Bay. À défaut d'une identité historique forte, Singapour a construit de monumentales installations architecturales comme ce jardin artificiel sortis des flots pour rayonner sur la scène internationale.

Organiser une manifestation est autorisé à un seul endroit dans le pays : le speakers’ corner du parc Hong Lim. Lors du passage du Devoir, c’est le calme plat. Un vieil homme lit son journal sur un banc. Y a-t-il souvent des expressions démocratiques par ici ? « De temps en temps. Mais il faut demander un permis. Et si tu es contre le gouvernement, tu n’obtiendras pas de permis », dit-il, rieur, avant d’enfourcher sa bicyclette et de poursuivre son chemin.

Aux dernières élections générales, en 2020, le PAP a remporté plus de 60 % du vote populaire et 83 des 93 sièges. Lee Hsien Loong, le fils du premier ministre fondateur de Singapour, a été reconduit à la tête du gouvernement. Les observateurs s’entendent pour dire que le déroulement des élections dans ce pays est irréprochable. Toutefois, le gouvernement aménage les règles du jeu de manière à strictement baliser l’opposition et à mettre l’opinion publique dans sa poche, notamment en contrôlant les principaux médias.

Un tel jeu de marionnettes paraît hérétique depuis l’Occident, mais il faut juger de la démocratie singapourienne dans un tout autre cadre idéologique, fait valoir le sociologue Chua Beng Huat, 76 ans. « Si la construction d’un consensus sert le bien commun, que faites-vous ? Vous allez de l’avant ou bien vous insistez pour dire que tout le monde a droit à son opinion ? » demande-t-il. « On peut affirmer que, sur le plan philosophique, l’individualisme libéral est antidémocratique parce qu’il rend impossible l’atteinte d’un consensus », ajoute ce professeur à la NUS formé au Canada.

Libérer la parole

Chez les jeunes — plus éduqués que jamais —, une certaine remise en question semble néanmoins poindre. En marge d’une activité de réseautage en nature, des membres d’un groupe environnemental informel, qui réunit plusieurs étudiants universitaires, s’interrogent sur l’avenir de leur démocratie sclérosée.

« Le PAP nous a fait énormément progresser en 50 ans, convient Jerryl Tan, 21 ans, en plein service militaire. Certes, la croissance économique se maintient, mais la qualité de vie, selon moi, ne s’améliore plus aussi rapidement. Notre pays est parti de rien du tout : c’était facile de grandir. Mais si nous continuons de seulement nous fier aux politiciens traditionnels, ça ne fonctionnera plus, il faut une diversité d’opinions. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir À gauche, le durian, le fruit national aimé de tous, propage aussi une forte odeur, ce qui le rend interdit dans plusieurs lieux publics ainsi que dans les transports en commun. 
À droite, le sociologue Chua Beng Huat : « Si la construction d’un consensus sert le bien commun, que faites-vous? Vous allez de l’avant, ou bien vous insistez pour dire que tout le monde a droit à son opinion? […] L’individualisme libéral est anti-démocratique parce qu’il rend impossible l’atteinte d’un consensus », argumente-t-il.

Le dévouement absolu envers la nation par le travail paraît également se fissurer dans la nouvelle génération. Certains suivent la « voie traditionnelle singapourienne », tracée par leurs parents, et entreprennent des carrières effrénées. D’autres « préfèrent se lancer dans quelque chose qu’ils aiment », explique M. Tan entre deux lampées de soupe, après une balade dans la mangrove. Les arts et les sciences fondamentales gagnent en popularité. « Ici aussi, les jeunes veulent s’exprimer. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.



À voir en vidéo