22 femmes autochtones disent avoir subi une stérilisation forcée

En 2020, des manifestants étaient descendus dans la rue pour dénoncer le racisme subi par Joyce Echaquan. L’équipe qui a travaillé sur le rapport demande à Québec, deux ans après son décès, d’adopter le Principe de Joyce et de reconnaître le racisme systémique dans la province.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne En 2020, des manifestants étaient descendus dans la rue pour dénoncer le racisme subi par Joyce Echaquan. L’équipe qui a travaillé sur le rapport demande à Québec, deux ans après son décès, d’adopter le Principe de Joyce et de reconnaître le racisme systémique dans la province.

Au moins 22 femmes autochtones auraient subi une stérilisation forcée et plusieurs autres auraient été victimes de violences obstétricales, dont des avortements imposés, entre 1980 et 2019 au Québec, selon un nouveau rapport de recherche rendu public jeudi.

« C’est alarmant. Déjà, un cas, c’est trop », estime l’autrice de la recherche, Suzy Basile, titulaire de la Chaire de recherche sur les enjeux relatifs aux femmes autochtones à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue.

C’est en 2020, après avoir entendu une femme parler de stérilisation forcée dans le cadre d’une conférence à Ottawa, que Mme Basile et Marjolaine Sioui, directrice générale de la Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador, ont eu l’idée de mener cette recherche. « On s’est regardées et on s’est dit : “C’est le temps de faire quelque chose pour le Québec” », explique Mme Basile lors d’une entrevue téléphonique.

Les cas de stérilisation forcée de femmes autochtones sont bien documentés dans le reste du Canada, où un comité sénatorial s’est penché sur la question. Mais très peu d’informations existent à ce sujet au Québec, à l’exception de témoignages rendus publics dans les médias. En novembre dernier, des femmes atikamekw de Manawan ont également déposé une demande d’autorisation pour exercer une action collective contre l’hôpital de Joliette.

« On savait qu’il y avait des cas au Québec, mais il n’y avait rien d’écrit. On voulait faire connaître la situation pour que ça cesse », indique Mme Basile.

Entre mai 2021 et janvier 2022, l’équipe de recherche a rencontré 35 femmes autochtones en provenance de cinq nations. Dans leurs témoignages, 22 affirment avoir subi une ligature des trompes ou une hystérectomie contre leur gré. De ce nombre, 13 affirment avoir subi du même coup d’autres violences obstétricales, décrites comme des gestes, attitudes ou propos discriminatoires de la part du personnel de la santé. Six ont vécu des violences obstétricales sans stérilisation imposée.

Et ces chiffres sont « sous-estimés », selon Mme Basile. Une vingtaine de femmes supplémentaires souhaitaient témoigner, mais elles n’ont pu le faire en raison de la COVID-19. D’autres se sont tout simplement désistées, comprenant qu’elles n’étaient pas prêtes à revenir sur ces événements.

Mal informées

Les événements documentés dans la recherche se seraient produits entre 1980 et 2019, dans les villes de Roberval, de La Tuque, de Val-d’Or, de Joliette et de Sept-Îles. Les femmes étaient majoritairement âgées de 17 à 33 ans au moment de l’intervention.

« Les stérilisations ont été réalisées de manière précipitée, souvent après un accouchement, alors que les participantes n’avaient jamais parlé de contraception avec leurs médecins lors de leur suivi de grossesse et qu’aucune raison médicale ne justifiait l’empressement à réaliser cette intervention », peut-on lire dans le rapport de près de 80 pages.

Seize des 22 femmes indiquent n’avoir signé aucun formulaire de consentement à cet effet. La ligature aurait été pratiquée « à leur insu, alors qu’elles subissaient une césarienne », précise le document. « Des mois, voire des années, se sont écoulés avant qu’elles consultent en fertilité et apprennent avec consternation qu’elles ont été ligaturées lors de leur plus récent accouchement », écrit Mme Basile.

D’autres ont signé un consentement « sur la base d’informations erronées », sans qu’on leur explique précisément ce que cela impliquait et l’aspect irréversible de cette opération, qu’on leur aurait présentée comme un simple moyen de contraception. « Il apparaît dans les témoignages qu’il y a une méconnaissance généralisée quant au caractère permanent de cette opération », peut-on lire dans le document.

D’autres, enfin, disent avoir subi de fortes pressions de la part du personnel médical pour accepter une ligature des trompes. « Les refus répétés d’une participante de subir une ligature des trompes ne semblent avoir eu aucune incidence sur le comportement de son médecin », écrit l’autrice.

Avortements imposés et autres violences obstétricales

Au fil des entrevues, sans que des questions sur le sujet soient envisagées, « le thème inattendu de l’avortement imposé a émergé », indique Mme Basile dans son rapport.

Dans l’échantillon, trois témoignages y font référence. « Le dénominateur commun de ces témoignages est l’insistance ainsi que les pressions du personnel médical à leur égard pour qu’elles subissent cette procédure », explique Mme Basile.

Plusieurs participantes ont rapporté avoir fait les frais de violences obstétricales et avoir subi des propos racistes. Dans la recherche, une femme relate les propos du médecin qui tentait de la convaincre, malgré son refus, de subir une ligature des trompes : « Vous ne trouvez pas que vous en avez assez, là ? C’est assez, faut que ça arrête, ça. Tous les enfants que vous avez mis au monde vont tous vivre dans la misère. »

Recommandations

L’équipe de recherche recommande de mettre en place un « groupe de travail qui aurait pour mandat de proposer des changements législatifs afin de prévenir et de sanctionner les stérilisations imposées et les violences obstétricales au Québec et au Canada ».

Elle demande également au gouvernement du Québec d’adopter le Principe de Joyce et de reconnaître le racisme systémique au Québec. « Je vais citer M. Legault, qui disait l’automne dernier que “c’est tolérance zéro”. Eh bien, mettez ça en action maintenant, M. Legault », conclut Mme Basile en entrevue.

Québec veut faire la lumière sur ces allégations

« Les faits allégués dans le rapport sont complètement inacceptables ! » ont dit les ministres Ian Lafrenière et Christian Dubé dans une déclaration écrite. « On va faire les vérifications qui s’imposent pour faire toute la lumière sur la situation. »

Les deux ministres, qui sont respectivement responsables des Affaires autochtones et de la Santé, rappellent ce qu’ils qualifient d’« évidence » : « En plein accouchement, ce n’est pas le moment de prendre des décisions aussi majeures et, surtout, irréversibles. Qu’on se le dise clairement, ce genre de décision ne regarde personne d’autre que la femme qui la prend. Ce n’est pas à son médecin de décider pour elle ! » Les ministres ajoutent que le Collège des médecins a « rappelé ses membres à l’ordre pour faire cesser ces pratiques inhumaines ». Ils réitèrent par ailleurs l’engagement de leur gouvernement d’intégrer la notion de sécurisation culturelle dans la Loi sur les services de santé et les services sociaux.

Jessica Nadeau et Florence Morin-Martel


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