Prix du premier ministre de l’Ontario: Luc Chénier en lice pour son travail en Ukraine

Le mois dernier, Luc Chénier s’est établi en Croatie afin d’être plus près de ses journalistes ukrainiens.
Photo fournie par Luc Chénier Le mois dernier, Luc Chénier s’est établi en Croatie afin d’être plus près de ses journalistes ukrainiens.

Le p.-d.g. du média ukrainien Kyiv Post, Luc Chénier, sera de retour dans son pays natal le 28 novembre, la veille de son 50e anniversaire, à l’occasion des Prix du premier ministre de l’Ontario, un événement célébrant les diplômés collégiaux ontariens au parcours exceptionnel.

Il y a 25 ans, l’ancien du collège St. Lawrence entendit d’un professeur qu’il n’« avait aucune chance de devenir quelqu’un ». Aujourd’hui, il est le candidat en lice de l’établissement pour un important prix. Un revirement de situation que le Franco-Ontarien trouve cocasse, mais qui le réjouit.

Natif d’Alexandria, dans l’Est ontarien, Luc Chénier habite aujourd’hui en Croatie. Il est arrivé en Ukraine en 2000 pour y faire carrière dans le milieu de la publicité. Le Franco-Ontarien admet avoir été chanceux : il était au bon endroit au bon moment. L’économie du pays commençait alors à prendre de l’ampleur. « Le capitalisme faisait son entrée », raconte-t-il.

Luc Chénier est devenu une première fois p.-d.g. du Kyiv Post en 2016, avant de quitter son poste deux ans plus tard pour lancer sa propre agence de publicité, Plan C.

 

Le 11 novembre 2021, après le départ dans la controverse trois jours plus tôt de presque toute la salle de nouvelles en raison d’un conflit avec le propriétaire du journal, Luc Chénier est revenu dans le giron du Kyiv Post. L’Ontarien n’en veut pas aux journalistes, qui disent avoir été congédiés et qui ont ensuite formé le Kyiv Independent — un média rival —, bien qu’il estime qu’un manque de communication a mené à cette mésentente.

Quoi qu’il en soit, sa décision de piloter un média en pleine tempête en a surpris plus d’un. Et c’était avant l’invasion russe de l’Ukraine, le 24 février suivant. Luc Chénier a depuis « fait revivre le Kyiv Post, le transformant en un journal respecté à un moment critique », soulignent d’ailleurs les organisateurs des Prix du premier ministre.

Le p.-d.g. du journal avait des plans d’expansion, mais la guerre est venue les contrecarrer. Au départ, le Franco-Ontarien ne pensait pas rester en poste plus d’un an ; aujourd’hui, il veut s’assurer de léguer une « maudite bonne fondation » à son successeur.

Travailler durant la guerre

Luc Chénier répond à l’appel vidéo du Devoir le 23 novembre, un deuxième téléphone en main. La Russie fait « de très grands bombardements partout en Ukraine », explique le dirigeant du Kyiv Post. Les frappes russes ont touché des infrastructures énergétiques, et certaines régions du pays sont plongées dans le noir. « Je travaille avec mon équipe, j’essaie de voir ce qui se passe avec les générateurs », explique-t-il. Le p.-d.g. est en pleine gestion de crise.

Pendant plusieurs mois, Luc Chénier a fait ce travail surtout de nuit, depuis une chambre montréalaise. Le Franco-Ontarien était revenu au pays avec difficulté au début du conflit. Et même si sa famille attendait lui et sa femme, Irina, avec impatience, cette dernière n’arrive pas à obtenir un visa. Choqué par la situation, il a contacté le chef de cabinet de Justin Trudeau et son chef des communications.

À la mi-mars 2022, Luc Chénier a remis les pieds à Alexandria pour visiter les seins, puis s’est dirigé vers Montréal. Mais il a alors constaté qu’il « n’était plus vraiment Canadien », raconte-t-il. « Au Canada, j’étais juste le gars qui s’est sauvé de l’Ukraine. Recommencer à zéro à 50 ans, ça ne me tentait pas. » D’autant que son travail en Ukraine l’amène à côtoyer de grands noms du monde politique. « L’Ukraine a un caractère addictif. C’est impossible, après avoir vécu l’expérience, de ne pas vouloir revenir », écrivait-il d’ailleurs en 2018.

Le mois dernier, Luc Chénier est revenu en Europe, là où il se sent maintenant « à la maison » ; il s’est établi en Croatie afin d’être plus près de ses journalistes ukrainiens.

Le bureau du Kyiv Post est aujourd’hui moins toxique et son journalisme, plus balancé, se réjouit-il. Le Franco-Ontarien souhaite maintenant que son média investisse davantage le journalisme d’enquête. « Il faut devenir un peu plus critique, mais pas au point où on détruit un pays non plus », indique-t-il.

Lundi soir, à Toronto, Luc Chénier sera l’un des 18 candidats en lice pour le Prix du premier ministre de l’Ontario dans la catégorie Affaires. « Si je gagne, wow ! Mais si je ne gagne pas, ce n’est pas la fin du monde, dit-il. Le Canada, encore une fois, démontre que même si je ne suis pas là, je fais encore partie du pays. […] Tu peux aller à l’autre bout du monde, tu seras toujours Canadien. »

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

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