Connecter des espaces sans personnes à des personnes sans espaces

Le grand ensemble conventuel des religieuses hospitalières de Saint-Joseph jouxte l’ancien Hôtel-Dieu, près du mont Royal, à Montréal.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le grand ensemble conventuel des religieuses hospitalières de Saint-Joseph jouxte l’ancien Hôtel-Dieu, près du mont Royal, à Montréal.

Marie Renoux, référente de l’organisme Entremise, ouvre les deux portes d’une armoire encastrée dans un corridor de la Cité-des-Hospitalières et mesure son effet en faisant découvrir des casiers bien alignés. « Nous sommes dans l’ancien réfectoire des soeurs, et c’est ici que les religieuses déposaient leurs ustensiles, explique-t-elle en faisant remarquer les miniplaques de cuivre au nom des dernières occupantes. C’est le genre d’aménagement qui disparaîtrait si on remettait tout aux normes d’un coup. C’est un beau témoignage de l’histoire du lieu. »

Ce lieu, c’est le grand ensemble conventuel des Religieuses hospitalières de Saint-Joseph, qui jouxte l’ancien Hôtel-Dieu, près du mont Royal, à Montréal. L’hôpital appartient au ministère de la Santé, et le couvent voisin a été acheté par la Ville en 2017. Il sert maintenant au projet d’Entremise d’occupation transitoire par des organismes artistiques ou communautaires.

Les espaces disponibles se déploient sur plus de 65 000 pieds carrés. Ils comprennent une quarantaine de chambres, une chapelle, plusieurs salles de rencontre, un ancien réfectoire, une serre, des ateliers de fabrication, etc. « C’est presque une ville dans la ville », précise Philémon Gravel, directeur d’Entremise, lui aussi rencontré sur place pour une visite guidée.

Le couvent était un milieu de vie autonome pour des centaines de soeurs hospitalières. Elles produisaient même leur nourriture et des plantes médicinales dans le grand jardin du site. « Elles ont soigné les Montréalais pendant plus de 200 ans et elles étaient vraiment autonomes : j’ai eu accès à un rapport d’achat de 1900, et à part quelques bouts de ficelle, elles produisaient tout ce dont elles avaient besoin », dit le directeur.

Un étage occupé par l’administration de la congrégation vient de se libérer et d’augmenter encore l’espace disponible. Quand les dernières religieuses seront parties, le complexe à occuper totalisera environ 150 000 pieds carrés.

Il faut du temps pour requalifier un site de cette taille. La nouvelle propriétaire a donc opté pour une occupation transitoire en attendant un chantier qui viendra dans 5, 10 ou 15 ans, qui sait ?

Le projet « temporaire » existe depuis juin 2020. La première phase, lancée à l’automne 2020, a permis des installations ponctuelles de quelques heures à un mois. Une phase pilote en cours permet l’occupation des locaux au moyen de baux d’une année. Les premiers locataires du complexe, choisis après un appel de candidatures, viennent surtout des milieux communautaires et culturels. Le Théâtre À corps perdus a présenté Nostalgie 275 dans la chapelle des Hospitalières en septembre.

Des millions de pieds carrés

Entremise existe depuis six ans et développe des projets d’occupation au bénéfice de la communauté d’immeubles vacants ou sous-utilisés, en attente de rénovation, voire de démolition. Le premier test concret de la boîte, le Projet Young, sur la rue du même nom dans Griffintown, a permis l’occupation de locaux par 35 organismes pendant deux ans (2017-2019).

Le bâtiment était vide depuis six ans et attendait d’être démoli pour faire place à des logements sociaux. Des études avaient montré que remettre l’immeuble aux normes du bâtiment allait coûter environ 1,6 million, alors que les interventions d’Entremise ont demandé moins de 100 000 $. Les loyers étaient calculés en fonction de la surface d’occupation par individu : un bureau de 10 personnes qui utilisait 1000 pieds carrés valait 1000 $ par mois.

La gare d’autocars désaffectée située près de la Grande Bibliothèque est maintenant dans la mire. L’immeuble très abîmé, lui aussi propriété de la Ville, est vide depuis plus d’une décennie. Pour l’instant, les valoristes y déposent leurs chargements de contenants recyclables récupérés dans les sacs bleus et les poubelles.

Le mot d’ordre du milieu est de « connecter des personnes sans espaces à des espaces sans personnes ». Et il y a de quoi faire avec la crise de l’immobilier, qui touche aussi les organismes communautaires ainsi que les centaines d’immeubles commerciaux ou publics en attente de requalification rien qu’à Montréal. Beaucoup d’autres bâtiments religieux du Québec devront être convertis dans les prochaines années. À Baie-Saint-Paul, Maison Mère transforme l’ancien couvent des Petites Franciscaines. À l’échelle canadienne, les lieux vides se comptent par milliers et en millions de pieds carrés au total.

Il existe un Réseau national des lieux transitoires (RNLT). Le regroupement a écrit au ministère des Infrastructures pour demander un inventaire des lieux susceptibles d’être occupés et une politique associée. Le RNLT attend toujours une réponse. Le Devoir a reposé les mêmes questions, et la demande a été transférée au ministère du Patrimoine, sans suite.

Tous les ordres de gouvernement ne bloquent pas cette transition vers le transitoire, comme le montre la Ville de Montréal. L’administration Plante appuie l’organisme et, plus largement, le principe de l’occupation temporaire de certains bâtiments et sites. L’arrondissement de Ville-Marie prévoit maintenant l’occupation événementielle et temporaire de certains lieux dans son règlement d’urbanisme. Paris a une charte de l’occupation temporaire. Bruxelles lance régulièrement des appels d’offres pour l’occupation de locaux vacants.

L’occupation temporaire se heurte cependant souvent à des blocages administratifs et réglementaires. Les codes du bâtiment et les normes de sécurité, faits pour protéger le public, posent des défis particuliers. Un expert peut par exemple mesurer des marches qui ont servi pendant un siècle et trouver qu’il leur manque un pouce de largeur. Faut-il pour autant en fermer l’accès en attendant leur rénovation ?

« Certains professionnels interprètent les codes comme des lois bibliques, dit le directeur Gravel, lui-même détenteur d’une maîtrise en architecture. Il y a pourtant du jeu et d’autres professionnels peuvent formuler d’autres avis. »

L’organisme montre l’exemple en occupant des locaux de la première maison de MusiquePlus, délaissés pendant des années. Le mandat de trois ans accordé par la Ville pour développer l’occupation transitoire du complexe conventuel prévoit un budget de 365 000 $. Les seuls frais liés à l’emploi de gardiens de sécurité pendant la même période pourraient être supérieurs.

« Même dans une stricte logique financière, vaut mieux occuper le bâtiment plutôt que de le surveiller vide », conclut Marie-Josée Vaillancourt, directrice générale adjointe d’Entremise.

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