Sciences humaines: débroussailler et démocratiser l’histoire

Jean-Benoît Nadeau
Collaboration spéciale
Laurier Turgeon filmant une entrevue à Louisbourg en 2017 pour le projet Corridor du patrimoine francophone
Catherine Briand Laurier Turgeon filmant une entrevue à Louisbourg en 2017 pour le projet Corridor du patrimoine francophone

Ce texte fait partie du cahier spécial Les prix de l'Acfas

C’est en retournant à ses origines pyrénéennes durant ses études de maîtrise à l’université de Pau, dans le sud-ouest de la France, que Laurier Turgeon plante les premiers jalons d’une carrière bien remplie, durant laquelle il expérimente diverses façons de communiquer des connaissances pour les partager au plus grand nombre.

Si celui qui est maintenant professeur d’histoire et d’ethnologie à l’Université Laval remporte le Prix Acfas André-Laurendeau pour les sciences humaines, lettres et arts, c’est d’abord parce qu’il a voulu suivre les pêcheurs basques pour réaliser une maîtrise sur les Basques de Louisbourg, puis un doctorat sur les pêcheurs basques en Atlantique Nord.

Il fait alors deux grandes découvertes. D’abord que les Basques ne se contentaient pas de pêcher la morue et de chasser la baleine. Pendant tout le XVIe siècle, ils se sont livrés à un important commerce avec les Autochtones dans l’estuaire du fleuve Saint-Laurent et jusque dans la baie de Chesapeake, en Virginie.

« C’est le premier grand commerce entre les Européens et les Autochtones, bien avant Champlain et Cartier, dit-il. Dès 1560, en fait, ils avaient organisé le commerce des fourrures. »

Sa seconde découverte complète la première : les archives de Bordeaux contiennent 6000 documents jamais lus, surtout des actes notariés. Or, en Amérique, presque toutes les fouilles archéologiques de sites autochtones de cette période, jusqu’en Ontario et au fin fond de l’État de New York, contiennent des marchandises d’origine basque — chaudrons, couteaux, haches, verroteries.

« En faisant le lien avec ces documents historiques, les archéologues étaient capables de dater précisément certains sites et de situer l’origine exacte de certains artéfacts. Aux fouilles de l’île aux Basques [en face de Trois-Pistoles], on pouvait même identifier les gens par leur nom », explique le chercheur qui a fait la somme de ce travail dans Une histoire de la Nouvelle-France. Français et Amérindiens au XVIe siècle [Belin], qui s’est vendu à plus de 3000 exemplaires la première année, un rare succès d’édition dans le monde académique.

L’art de communiquer

Étant également ethnologue, Laurier Turgeon s’est également intéressé à la construction sociale du patrimoine dans des contextes interculturels et à sa mise en valeur. « Ma participation à l’exposition sur les fouilles de l’île aux Basques m’a amené à me demander comment on utilise le patrimoine dans la communication et la vulgarisation. »

En 2005, il crée le Laboratoire d’enquête ethnologique et multimédia (LEEM), qui s’intéresse plus particulièrement au patrimoine immatériel. Grâce à la vidéo, l’équipe réalise des captations de fabrications de poteries, de raquettes, d’instruments de musique, d’organistes d’église, avec entrevue et démonstration. On capte aussi des repas festifs, des mariages italiens, des fêtes portugaises. En 2012, il monte, avec le Musée de la civilisation, une exposition en ligne, Manger ensemble !, qui connaît un tel succès qu’elle passe en salle cinq mois en 2016.

Le LEEM a remporté plusieurs prix pour son application Découvrir Québec, créée en 2012, qui greffait des récits oraux à plus de 140 sites du Vieux-Québec. « Avec le musée Huron-Wendat, nous expérimentons actuellement avec la réalité augmentée pour projeter des images et de la vidéo dans une lunette et ainsi enrichir la visite », explique le chercheur de 68 ans, qui se passionne du contact entre les informaticiens, les gens du patrimoine et le public. « C’est important de démocratiser les connaissances. »

Ce contenu spécial a été produit par l’équipe des publications spéciales du Devoir, relevant du marketing. La rédaction du Devoir n’y a pas pris part.

À voir en vidéo