Pierre Lacroix a perdu la vie lors d’un sauvetage risqué en zone interdite

Depuis 2010, les sauveteurs sont tenus de ne pas intervenir dans la zone interdite des rapides de Lachine en raison des risques importants.
Ryan Remiorz La Presse canadienne Depuis 2010, les sauveteurs sont tenus de ne pas intervenir dans la zone interdite des rapides de Lachine en raison des risques importants.

Les pompiers qui se sont portés au secours de deux plaisanciers en détresse le soir du 17 octobre 2021 n’ont jamais envisagé d’abandonner l’opération, même s’ils entraient dans une zone interdite à la navigation, celle des rapides de Lachine. Au deuxième jour de l’enquête du Bureau du coroner sur le décès de Pierre Lacroix, les coéquipiers du pompier décédé ont raconté mardi le sauvetage difficile auquel ils ont participé.

Formé comme barreur, le pompier Robin Brunet-Paiement pilotait l’embarcation qui s’est portée au secours du bateau de plaisance qui dérivait vers les rapides en début de soirée. L’embarcation à bord de laquelle il se trouvait avec ses trois collègues — parmi lesquels Pierre Lacroix — se dirigeait à plein régime en direction du bateau en difficulté.

Sur les ondes radio, des messages insistants informaient les secouristes que les plaisanciers s’approchaient dangereusement des rapides de Lachine. Ce compte à rebours irritait le barreur, et l’équipage n’était pas certain de pouvoir rejoindre le bateau en détresse avant qu’il n’atteigne les eaux tumultueuses.

C’est que depuis 2010, les sauveteurs sont tenus de ne pas intervenir dans la zone interdite des rapides de Lachine en raison des risques importants. Mais les limites de cette zone ne sont pas balisées, et à bord de l’embarcation, le GPS ne permettait pas à l’équipage de savoir s’il se trouvait ou non dans cette zone. Seule une carte à l’intérieur du bateau montrait une zone hachurée.

Mais ce soir-là, personne n’a donné l’ordre aux pompiers de rebrousser chemin, et à bord, il n’a jamais été question d’abandonner les plaisanciers à leur sort. « On était le dernier recours. Il n’y avait personne d’autre. C’est sûr qu’il faisait noir. Mais notre mission, c’était de foncer », a expliqué Robin Brunet-Paiement. Ses deux collègues Michael Maillé et le lieutenant François Rabouin, qui ont aussi témoigné mardi, ont confirmé que l’idée de renoncer au sauvetage ne leur avait jamais traversé l’esprit.

Robin Brunet-Paiement a décrit dans le menu détail les manoeuvres qu’il a faites pour approcher le bateau des plaisanciers, qui se trouvait alors dans des eaux houleuses. L’opération délicate a mal tourné : l’embarcation de sauvetage a subitement chaviré et les quatre pompiers sont tombés à l’eau.

Le lieutenant François Rabouin s’est retrouvé coincé sous le bateau. Une fois dégagé de sa fâcheuse position, il a été emporté dans les rapides. « J’étais désorienté complètement. J’étais épuisé. Je me suis dit que c’était fini et que j’allais mourir là. Je ne savais pas combien il me restait de temps dans les rapides. J’avais ma dose », a-t-il dit en se remémorant ces moments éprouvants. Il sera finalement ramené sur le bateau des plaisanciers, comme ses collègues Robin Brunet-Paiement et Michael Maillé.

Mais Pierre Lacroix manque toujours à l’appel. Ce n’est que vers 3 h du matin que son corps sera retrouvé, sous l’embarcation de sauvetage renversée.

Des questionnements

Le barreur Robin Brunet-Paiement a admis qu’il se demandait encore si les manoeuvres d’approche, qui se sont soldées par la mort de Pierre Lacroix, étaient les plus appropriées dans les circonstances.

« L’approche n’était pas parfaite. Mais moi, c’était la seule option que je voyais à court terme. C’est sûr que ça fait plus d’un an et qu’après plusieurs recherches et discussions, on cherche toujours à trouver une meilleure façon de faire l’abordage de ce bateau. Je n’en ai pas trouvé encore. […] Après un an, il y a beaucoup d’interrogations qui restent sans réponse. »

Le manque de formation des sauveteurs nautiques a peut-être joué en sa défaveur, a-t-il dit.

 

Présente lors des audiences, la fille aînée de Pierre Lacroix, Stéphanie Lacroix, a tenu à rassurer le pompier. « C’est vraiment important pour moi que tu saches que ce n’est pas de ta faute. […] J’espère sincèrement qu’un jour, tu vas t’enlever cette culpabilité. » Elle a d’ailleurs remercié chaleureusement chacun des coéquipiers de son père.

En matinée, le lieutenant Sylvain Dominique, qui travaillait au poste de commandement depuis le rivage, a reconnu que la formation des secouristes nautiques comptait des lacunes. « On ne s’exerce pas dans les zones dangereuses. On ne s’exerce pas quand il y a du mauvais temps, juste quand il fait beau. Il n’y a pas de formation en eaux vives », a-t-il déploré.

Il a par ailleurs souligné que, même un an après le tragique événement, le Service de sécurité incendie de Montréal n’avait toujours pas fait de débreffage à l’interne afin d’évaluer le déroulement des opérations et des décisions qui avaient été prises ce soir-là.

Les audiences présidées par la coroner Géhane Kamel, qui se déroulent au palais de justice de Joliette, se poursuivent mercredi.



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