La vie dans une RPA à l’aube de ses 20 ans

Une résidence pour personnes âgées de Québec héberge deux étudiantes de l’Université Laval depuis la rentrée. L’arrivée de Jeanne et d’Alicia parmi des gens qui ont parfois cinq fois leur âge a insufflé un air de printemps aux Jardins Saint-Sacrement, qui espèrent que ce vent de fraîcheur soufflera ailleurs au Québec.

Le contrat est simple : la résidence offre à Alicia Verrelli et à Jeanne Huard l’hébergement, les repas, Internet et le transport en commun pendant l’année universitaire en échange de dix heures de bénévolat par semaine. À l’aube de leur vingtaine, elles vivent donc leur vie d’étudiantes parmi 65 colocs dont l’âge varie entre 74 et 102 ans.

Deux mois après son commencement, l’initiative fait déjà pousser de très beaux fruits dans les Jardins. « C’est vraiment un vent de fraîcheur qui se vit dans la maison », s’enthousiasme Alan Burns, directeur général de la RPA.

Cette jeunesse qui partage le quotidien des aînés vivifie visiblement les lieux. Jeanne, qui avait l’habitude de faire de la musique dans la maisonnée familiale, aime pousser la chansonnette avec les mélomanes de la résidence. Alicia, amatrice de plein air, accompagne les gens dans leurs promenades et leurs commissions ou s’assoit tout simplement au salon pour placoter.

Parfois, elles organisent des séances de conversation pour ceux et celles qui veulent dérouiller leur anglais. À d’autres occasions, c’est plutôt bricolage, séance d’informatique, cinéma ou encore confection de citrouilles pour l’Halloween.

J’aime ce sentiment de communauté. C’est encore plus fort que je le pensais.

 

Certains rendez-vous deviennent déjà incontournables. Chaque semaine, par exemple, Alicia anime le bingo, au grand bonheur des habitués, qui rigolent de la voir échapper, quelquefois, les boules par terre. Tous les vendredis, Jeanne pose la question de la semaine, qui invite les gens à s’interroger sur des thèmes empreints de bienveillance, comme les petits bonheurs de leur journée ou l’affection qu’ils ont les uns envers les autres.

« Ça fait du bien d’échanger, lance Francine Audet, une résidente de 77 ans. Quand nous sommes dans un milieu plus fermé, les idées ne se renouvellent pas nécessairement. Avec elles, on s’ouvre plus vers l’extérieur. »

« C’est l’avenir »

C’est le dévouement de deux bénévoles, Hélène Gauthier et Louise Dépatie, qui a rendu possible l’accueil des deux étudiantes aux Jardins Saint-Sacrement, une résidence à but non lucratif où la moitié de la clientèle compte sur des subventions pour boucler ses fins de mois.

Pendant près d’un an, Mmes Gauthier et Dépatie ont cogné aux portes d’une quinzaine d’organismes pour financer l’initiative, finalement rendue possible grâce à une aide de 100 000 dollars du Secrétariat de la jeunesse et de 15 000 dollars de la Caisse populaire du quartier.

« Avec ces montants, nous pouvons accueillir des étudiants pendant deux ans, indique Mme Gauthier. Évidemment, le but, c’est que ça se poursuive au-delà. » Présentement, seuls les Jardins offrent ce service dans la capitale nationale. Ailleurs au Québec, la résidence Les Marronniers, à Trois-Rivières, fait figure de pionnière, puisqu’elle héberge des étudiants depuis 2017.

Photo: Francis Vachon Le Devoir Jeanne Huard partage un moment avec une résidente à la RPA Jardins Saint-Sacrement.

« C’est l’avenir », croit Mme Dépatie. « Il y a une résidente qui ne sortait plus parce qu’elle était “insécure” toute seule. Maintenant, les filles vont la chercher, elle sort, donne en exemple Mme Gauthier. Juste pour cette madame-là, je trouve ça extraordinaire. »

Les candidats devaient répondre à certains critères pour être sélectionnés dans le cadre du projet, notamment celui d’avoir envie d’aller vers les gens et de s’engager auprès des personnes âgées. Alicia, qui a étudié en tourisme d’aventure à Gaspé, et Jeanne, qui a travaillé pendant plusieurs années dans des camps de jour, se démarquaient parmi les sept candidats retenus au deuxième tour d’entrevue.

Les deux responsables ne regrettent pas leur choix : la complicité entre les deux étudiantes et les autres résidents est palpable, confirmée par les regards échangés et les éclats de rire qui illuminent la salle de séjour. « Un bel objectif que nous avons atteint, c’est que nous faisons beaucoup de blagues, dit Jeanne. Au début, nous étions gênées… Plus maintenant ! »

L’appréhension du départ

Les étudiantes tiennent à le souligner : cette relation n’est pas à sens unique, et les aînés leur apportent aussi énormément. « J’aime ce sentiment de communauté, raconte Alicia. C’est encore plus fort que je le pensais ». Chaque fois qu’elle ou Jeanne quitte pour l’université, les résidents entonnent un concert de : « Bonne journée, à ce soir ! » Au retour, c’est souvent Victor qui les accueille. « Il s’occupe des plantes à l’extérieur. Je le croise en rentrant et il me demande comment ma journée a été, on jase… Ici, je me sens entourée de bienveillance », conclut Alicia.

Elles le rendent bien à leurs nouveaux voisins. Récemment, un résident a quitté la maison pour l’hôpital. Alicia et Jeanne lui ont préparé une carte, en prenant soin de la faire signer par tous les résidents. « Même entre nous, nous ne connaissons pas tout le monde, explique Francine Audet. Nous allons surtout vers les gens avec qui nous avons des affinités. Elles, elles rencontrent tout le monde. Elles sentent davantage le pouls de la communauté que nous ! »

Ces départs à l’hôpital, parfois sans retour, touchent les deux jeunes femmes qui ont eu la chance de ne pas côtoyer la mort de trop près avant d’arriver aux Jardins. « J’ai vécu plus de peine par rapport aux deuils au cours des deux derniers mois que dans toute ma vie », commence Jeanne.

« Moi, je n’aurais pas pensé que ça allait être un enjeu qui allait me toucher en résidence, poursuit Alicia. Je pensais que c’était moi, l’intrus qui allait entrer et partir. Ça m’a fait réaliser que si je ressens déjà cet attachement-là après deux mois, c’est sûr qu’au moment de quitter à la fin de l’année, ça va apporter plein, plein d’émotions. »

Leur passage, même éphémère, apporte déjà un éclat de vie salutaire chez les aînés. « Moi, je trouve que ça nous réveille, souligne Gabrielle Villeneuve, une résidente de 83 ans, “bientôt 84”, qui habite depuis 2017 aux Jardins. Ce n’est pas parce que nous sommes vieux que nous n’avons pas affaire aux jeunes. Moi, j’ai toujours dit : je ne viens pas ici pour mourir. Je viens ici pour vivre. »

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