Commerces d'alimentation: des travailleurs au pain sec et à l’eau

Isabelle Delorme
Collaboration spéciale
Un conflit de travail oppose depuis trois mois et demi 70 em­ployés du magasin Maxide Lac-Mégantic à l’entreprise Loblaw.
CSD Un conflit de travail oppose depuis trois mois et demi 70 em­ployés du magasin Maxide Lac-Mégantic à l’entreprise Loblaw.

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme

Depuis le 22 juillet dernier, la succursale Maxi de Lac-Mégantic, en Estrie, vit une véritable « crise sociale », selon les termes employés par la mairesse de la ville, Julie Morin. Pour la Centrale des syndicats démocratiques (CSD), ce conflit est symptomatique des conditions précaires, voire misérables, qui sont le lot d’un grand nombre de travailleurs des commerces d’alimentation au Québec.

Le conflit de travail à Lac-Mégantic oppose depuis trois mois et demi 70 employés du magasin Maxi à l’entreprise Loblaw, propriétaire de l’enseigne qui détient également Provigo et Pharmaprix. Le président de la CSD, Luc Vachon, met en relief « les profits faramineux perçus par Maxi, dans un contexte où les salariés gagnent majoritairement entre 14,48 $ et 16,31 $ l’heure (après des années de service), soit à peine au-dessus du salaire minimum ». Selon une étude réalisée par l’Université Dalhousie, le bénéfice brut de Loblaw pour la première moitié de 2022 a surpassé ses meilleurs résultats précédents de 180 millions de dollars, ce qui équivaut à environ un million de dollars supplémentaires par jour.

Un modèle imposé

 

« Dans la plupart des Maxi, le modèle permet aux employés de progresser (changer d’échelon) toutes les 600 heures travaillées. Parfois, c’est moins. À Lac-Mégantic, notamment, c’est toutes les 500 heures », explique-t-il. Cependant, lorsqu’il y a une augmentation générale des salaires, comme c’est prévu annuellement dans la convention collective, la procédure n’est pas de modifier la grille salariale pour chaque échelon, mais plutôt d’ajouter un échelon au sommet de l’échelle. « Je n’ai jamais vu une telle aberration », lance M. Vachon.

En d’autres termes, les augmentations de salaire annuelles ne sont pas appliquées à l’ensemble des employés, comme on le voit couramment ailleurs. « Ce modèle est conçu pour permettre à ceux qui sont au plafond de l’échelle de continuer à progresser grâce aux nouveaux échelons, mais il maintient les autres dans la précarité. Le salaire d’embauche, par exemple, n’est jamais indexé et ne bouge pas pendant toute la durée de la convention collective. C’est scandaleux ! » dénonce Luc Vachon.

Des acteurs qui se nourrissent de la misère

 

La pandémie n’a pas affecté les ressources de la grande chaîne alimentaire à bas prix, bien au contraire. Contrairement aux restaurants — un luxe coupé lorsque le budget est trop serré —, la crise lui profite. « Plus l’économie va mal, plus les gens ont des difficultés financières, et plus ils vont faire leurs courses chez Maxi », martèle Luc Vachon, pour qui l’enseigne « se nourrit de la misère du monde ». Dans sa dernière offre aux employés en grève, le magasin de Lac-Mégantic proposait des augmentations de salaire de l’ordre de 2 à 2,25 % par an sur 7 ans (alors que le taux d’inflation atteignait de 7 à 8 % ces derniers mois). Galen G. Weston, le p.-d.g. du groupe, s’est pour sa part versé une prime de 2 millions de dollars en 2021, faisant ainsi progresser ses revenus de 60 %.

La situation des employés de Maxi n’est pas meilleure dans le reste de la province, selon la CSD. « Tous les établissements appliquent le même modèle, et les rémunérations sont parmi les plus basses que l’on peut trouver aujourd’hui sur le marché de l’emploi au Québec, tous secteurs confondus », dénonce M. Vachon.

Pour le président de la CSD, le modèle commercial des géants de l’alimentation dans leur ensemble doit être remis en question. « À Lac-Mégantic, les conditions chez Metro sont meilleures », reconnaît celui qui juge néanmoins les salaires insuffisants dans le secteur, même si la plupart des bannières appliquent des rémunérations un peu supérieures à celles de Maxi. « Sans être aussi révoltantes, elles restent faibles par rapport à l’ensemble des secteurs d’activité, qui bonifient les conditions salariales pour faire face au coût élevé de la vie et être capables de retenir et d’attirer du monde, avec des augmentations de 4, 5 ou 6 %, voire plus. Seul ce secteur ne l’a pas compris », observe M. Vachon.

Un rôle social à jouer

Dans la plupart des secteurs économiques, les salaires sont adaptés à l’inflation, poursuit le président de la CSD, pour qui les géants du commerce alimentaire font exception. « C’est comme si leur personnel vivait dans une bulle de verre. Cela n’a pas de sens ! » s’insurge-t-il. Pourtant, leurs maigres salaires rendent ces travailleurs particulièrement vulnérables aux hausses de prix (logement, alimentation, etc.).

Pour la CSD, il est temps de s’interroger sur le rôle éthique et social des entreprises dans la société québécoise. Au même titre qu’on mesure leur implication environnementale, il faut également évaluer cette dernière par rapport à la collectivité. « Loblaw vient siphonner l’argent des communautés pour le redistribuer à ses actionnaires. Il n’y a pas d’implication communautaire, pas de retour par l’octroi de conditions décentes », déplore celui qui considère que les grosses entreprises qui n’acceptent pas de jouer leur rôle social n’ont tout simplement pas leur place au Québec.

Se lever ensemble

 

Au-delà de la mobilisation à Lac-Mégantic, la CSD invite les travailleurs des commerces alimentaires à refuser les modèles abusifs imposés. « La situation à dénoncer ne concerne pas uniquement cette ville. Ce qui est derrière, ce sont des conditions pitoyables et des profits extrêmes dans ce secteur d’activité dans son ensemble, avec une couche additionnelle chez Loblaw », soutient Luc Vachon, qui appelle l’ensemble des travailleurs du secteur à s’unir. « Cessez d’accepter ces situations et levez-vous pour les dénoncer et les refuser. Nous avons une gang qui se tient debout à Lac-Mégantic, mais on ne peut pas gagner seuls, il faut qu’il y ait un mouvement généralisé », insiste-t-il.

Pour la CSD, si tout le monde se met ensemble, les géants du secteur n’auront pas d’autre choix que de changer leurs modèles. « Il y a des oligopoles et des contrôles de marché qui leur permettent de dicter leurs conditions, souvent sous la menace. Il faut absolument que ça s’arrête », déclare M. Vachon, qui soutient que Loblaw est emblématique d’un comportement malsain. « On se donne des bonus, des primes, on partage des bénéfices records et on offre aux gens de 2 à 2,25 % d’augmentation. Cela n’a pas de sens ! Loblaw a créé la misère, mais ne la connaît pas elle-même. »

Ce contenu spécial a été produit par l’équipe des publications spéciales du Devoir, relevant du marketing. La rédaction du Devoir n’y a pas pris part.

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