Marchés Adonis: la difficile syndicalisation des travailleurs immigrants

Miriane Demers-Lemay
Collaboration spéciale
Les marchés Adonis sont spécialisés dans la distribution et la vente d’aliments du bassin méditerranéen et du Moyen-Orient.
Photo: Getty Images Les marchés Adonis sont spécialisés dans la distribution et la vente d’aliments du bassin méditerranéen et du Moyen-Orient.

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme

Ceci est un contenu commandité. Les propos tenus dans cet article reflètent les positions des TUAC et n’ont pas été vérifiés par Le Devoir.

En pleine campagne pour syndicaliser la main-d’oeuvre majoritairement issue de l’immigration des marchés d’alimentation Adonis, les Travailleurs et les Travailleuses unis de l’alimentation et du commerce, section locale 500 (TUAC 500), dénoncent les pratiques antisyndicales de la bannière. Coulisses d’une campagne qui révèlent les défis associés à la syndicalisation d’un nombre croissant de travailleurs immigrants dans la province.

En 2019, Nil Ataogul a commencé la campagne de syndicalisation avec les marchés Adonis avec un grand enthousiasme. Comme tant de ses collègues, il s’agit de son épicerie depuis qu’elle est arrivée au Québec en provenance de la Turquie en 1989.

Les marchés Adonis sont spécialisés dans la distribution et la vente d’aliments du bassin méditerranéen et du Moyen-Orient. Fondée à Montréal par des frères d’origine libanaise, l’entreprise a été achetée par le groupe Metro entre 2011 et 2017. Depuis son rachat, le Groupe Adonis s’élargit et compte désormais 17 magasins, principalement situés au Québec.

Malgré le succès des marchés Adonis, les conditions de travail des employés restent en dessous de celles au sein des autres bannières du Groupe Metro, selon Nil Ataogul. Elle affirme que du point de vue de la représentante syndicale, l’écart qui se creuse est lié à la composition des travailleurs chez Adonis, pour la plupart des immigrants de première et de deuxième générations.

« On considère qu’il y a un lien entre le fait que ce soit des travailleurs issus de l’immigration et l’évolution de leurs conditions de travail, croit Mme Ataogul. Le fait qu’ils soient non syndiqués change complètement la donne. »

« Dans les endroits où l’on retrouve un grand nombre de travailleurs issus de l’immigration et où je fais des démarches de syndicalisation, l’attitude et le traitement sont différents, dit celle qui cumule une quinzaine d’années d’expérience dans les milieux syndicaux et qui est coordonnatrice à la syndicalisation au Québec pour TUAC 500 depuis 2019. Comptant plus de 45 000 membres au Québec, ce dernier est le plus important syndicat de l’alimentation et du commerce dans la province.

« C’est sûr qu’il peut y avoir des employeurs plus réfractaires et qui mettent des bâtons dans les roues, renchérit Roxane Larouche, représentante nationale et responsable des communications du syndicat TUAC. La particularité, ici, c’est que l’employeur mise sur la vulnérabilité [des travailleurs], leur sentiment de communauté et le fait qu’ils se sentent hautement redevables, qu’ils ont l’impression de trahir [en se syndiquant]. »

Une campagne laborieuse

 

Des employés d’Adonis souhaitant améliorer leurs conditions de travail avaient contacté le syndicat, mais craignaient de subir des représailles s’ils parlaient, raconte Nil Ataogul. « Le niveau de peur était énorme, dit-elle. À l’été 2019, on a donc débarqué dans tous les magasins en même temps pour distribuer des dépliants. La réaction de l’employeur a été d’interdire aux gens de sortir pendant leur pause pour qu’ils ne puissent pas nous parler dehors. Certains nous ont appelés pour nous donner de l’information, mais ces gens-là ont vu leurs heures être ajustées. Et là, ils ont commencé à leur mettre de la pression. »

Commencée sur les chapeaux de roues, la campagne de syndicalisation des marchés Adonis est demeurée laborieuse. Depuis 2021, le syndicat des TUAC a été accrédité pour représenter les employés du magasin de Dollard-des-Ormeaux. N’ayant pas réussi à s’entendre pour la signature d’une première convention collective, les deux parties iront en arbitrage pour poursuivre les négociations. Le syndicat poursuit également sa campagne dans d’autres établissements, comme celui d’Anjou.

Le 28 octobre, le Tribunal administratif du travail a ordonné au Groupe Adonis de ne plus entraver les activités du syndicat des TUAC qui cherche à s’y implanter, de ne plus le dénigrer et de ne pas user d’intimidation en s’attroupant à l’extérieur du magasin lorsque des représentants syndicaux s’y trouvent. Selon la preuve provisoire, un salarié ayant signé une carte d’adhésion au syndicat est par la suite ressorti à l’extérieur du magasin pour déchirer celle-ci, après avoir affirmé faire ce que son patron lui avait demandé. Dans une ordonnance provisoire, le juge Jacques David rappelle qu’il appartient au salarié de décider s’il adhère ou non à un syndicat.

Un manque de reconnaissance

 

En entrant dans un Adonis, il est immédiatement possible de voir la différence avec d’autres marchés d’alimentation comme Metro, IGA ou Super C, explique Nil Ataogul. Afin de servir une clientèle provenant essentiellement du bassin méditerranéen, Adonis offre une multitude de services au comptoir avec du personnel spécialisé, comme des bouchers ou des poissonniers devant connaître les besoins spécifiques de la clientèle. « Adonis, c’est vraiment un service qui est haut de gamme si on compare avec ce qui existe, commente Roxane Larouche. Et pourtant, le travail que font les gens est simplifié aux yeux du propriétaire, ajoute Nil Ataoglu. Selon cette dernière, il s’agirait d’un argument du propriétaire afin de refuser d’ajuster les conditions au niveau de celles des Metro Plus.

Enfin, la campagne doit s’adapter aux dynamiques propres à un groupe de travailleurs issu de l’immigration, poursuit Nil Ataogul. « Chez elle, il y a une espèce de sentiment de trahison qui est véhiculée. [En adhérant à un syndicat], c’est comme trahir ta communauté et c’est beaucoup utilisé [par le patronat] », observe-t-elle. Elle explique que plusieurs employés travaillent chez Adonis depuis des décennies, parfois depuis qu’ils sont arrivés au pays, ce qui crée un très grand sentiment d’appartenance envers la bannière.

« Étant donné toutes les embûches, les idées préconçues, les barrières qu’ils doivent faire tomber pour se rendre jusqu’à un processus de syndicalisation, les travailleurs doivent faire preuve d’énormément de courage », souligne Roxane Larouche. « II y a une vulnérabilité des salariés, ajoute de son côté Nil Ataogul. Cela fait en sorte qu’il est d’autant plus nécessaire qu’une organisation comme la nôtre soit là pour les défendre, demander ce qu’il leur est dû et obtenir la reconnaissance qu’ils méritent. »

Ce contenu spécial a été produit par l’équipe des publications spéciales du Devoir, relevant du marketing. La rédaction du Devoir n’y a pas pris part.

À voir en vidéo