Front commun: les syndicats en ordre de marche

Foulques Delbar
Collaboration spéciale
Cinquante ans après le premier Front commun, les centrales syndicales arrivent une nouvelle fois unies pour négocier le renouvellement des conventions collectives avec le gouvernement.
Photo fourniepar le Front commun Cinquante ans après le premier Front commun, les centrales syndicales arrivent une nouvelle fois unies pour négocier le renouvellement des conventions collectives avec le gouvernement.

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme

Alors que le Front commun de 1972 fête son 50e anniversaire, les trois grandes centrales syndicales du Québec que sont la CSQ, la CSN et la FTQ ont décidé de revenir ensemble à la table des négociations. Accompagnées cette fois de l’APTS, elles ont bien l’intention de peser de tout leur poids.

Pour François Enault, le clin d’oeil au passé est évident : « En 1972, j’avais six ans, ma mère était enseignante et je participais aux assemblées du premier Front commun. Le slogan de l’époque, “Nous, le monde ordinaire”, est devenu “Nous, d’une seule voix”. » Le premier vice-président de la CSN se félicite du sentiment d’unité et de solidarité qui a présidé à la mise en place d’un nouveau front commun, en lien avec la prochaine ronde de négociation des conventions collectives dans le secteur public.

L’alliance actuelle est née d’un constat partagé par les organisations syndicales. « On a pu voir comment fonctionnait le gouvernement Legault lors de la dernière négociation, avec une stratégie ciblée sur certains corps de métiers, se remémore M. Enault. À la CSN comme dans l’ensemble du Front commun, on est conscients du danger de négocier de façon séparée. » Dans l’attente d’une prise en compte globale de leurs difficultés, de nombreux agents du service public ont souhaité voir émerger une force largement représentative. « Au vu de la conjoncture actuelle, les membres ont estimé que notre stratégie devrait inclure un front commun », indique Éric Gingras, président de la CSQ.

« Il faut remonter à 2005 pour retrouver le même type de front commun, regroupant les trois centrales. On peut maintenant y ajouter l’APTS [Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux], qui s’est joint en tant qu’organisation indépendante », poursuit M. Gingras. Le mouvement représente ainsi 420 000 employés intervenant dans les secteurs de l’éducation, de l’enseignement supérieur, de la santé et des services sociaux.

Des revendications fortes dans un contexte particulier

 

Les consultations menées à l’automne ont été l’occasion de procéder à un état des lieux dans le secteur public. « On a un manque de personnel dans l’ensemble de nos réseaux, déplore Éric Gingras. Cela a un impact sur les conditions de travail. » Conscient des taux de rémunération plus élevés dans le secteur privé, son homologue de la CSN craint quant à lui que l’inflation n’incite encore davantage les salariés du public à lorgner de l’autre côté de la barrière. « Le secteur public au Québec n’est plus la terre d’accueil qu’il a pu être par le passé », assène-t-il.

Le Front commun compte bien profiter de la négociation à venir pour faire valoir ses revendications, qui portent principalement sur deux aspects : « Nos membres ont exprimé une volonté très grande concernant l’amélioration de leurs conditions de travail et de rémunération », rapporte M. Gingras. « Au-delà des salaires, on veut que l’employeur contribue davantage aux assurances collectives, qui coûtent cher et ne sont que très peu prises en charge en comparaison de ce qui se fait dans le privé », ajoute le président de la CSQ. Le cahier de revendications pointe d’autres sujets importants, de la retraite aux droits parentaux en passant par les disparités régionales et le statut des lanceurs d’alerte.

Dans un contexte de forte inflation, les hausses de salaire revêtent une importance particulière, comme le souligne François Enault : « Notre revendication phare, c’est une augmentation de 100 $ par semaine durant la première année de la nouvelle convention collective. Nous demandons aussi l’instauration d’un mécanisme permanent d’indexation pour contrer l’inflation. » Des mesures à même de permettre un « rattrapage » du secteur public par rapport au privé, selon M. Enault. « On doit être capables au minimum de protéger le pouvoir d’achat de nos membres, martèle le dirigeant de la CSN, mais aussi d’offrir les conditions de leur enrichissement. Notre objectif est de faire en sorte d’être attractifs et de pérenniser le secteur public. »

Une plateforme vouée à perdurer ?

Réunies autour de revendications partagées, les organisations syndicales du Front commun se distinguent par leur capacité à intervenir sur des demandes propres aux différents corps de métier. « Le Front commun revendique de grands enjeux, notamment salariaux, mais ce sont ensuite nos fédérations respectives qui négocient en particulier pour les catégories d’emploi qu’elles représentent », explique Éric Gingras. Les centrales syndicales ont aussi vocation à prendre l’initiative sur certains thèmes, liés aux secteurs ou aux professions qu’elles regroupent en leur sein. « La CSQ est le leader en éducation au Québec, notamment avec le réseau scolaire, où nous comptons 125 000 membres, détaille le dirigeant syndical. On a donc un rôle important à jouer, mais toujours en accord avec la CSN ou la FTQ, qui représentent eux aussi des collègues issus du même réseau. Le bien-fondé du Front commun repose sur cette capacité à échanger. »

Les discussions avec le gouvernement n’étant pas encore entamées, cette alliance syndicale pourrait-elle constituer une base solide pour de futures négociations en commun ? Si la question ne se pose pas réellement pour les leaders syndicaux, Éric Gingras a tout de même un élément de réponse. « On travaillait déjà en intersyndicale dans le passé et on va continuer de le faire. Les centrales syndicales au Québec ont une volonté et un désir de dialogue social afin de trouver des solutions avec le gouvernement. »

Des racines historiques

Le premier front commun apparaît en janvier 1972, alors que se déroule la troisième ronde de négociations dans les secteurs public et parapublic. Il regroupe les trois grandes centrales syndicales du Québec (CSN, FTQ et CEQ — Corporation des enseignants du Québec, qui deviendra plus tard la CSQ).

Revendiquant notamment un revenu minimum hebdomadaire et une indexation des salaires sur le coût de la vie, les syndicats ne parviennent pas à s’entendre avec le gouvernement de Robert Bourassa. La situation se détériore progressivement, marquée par le déclenchement d’une grève générale illimitée le 11 avril et par la condamnation en mai des leaders syndicaux à un an de prison.

Les négociations reprennent tandis que la contestation s’élargit au secteur privé, paralysant une partie du Québec. Le Front commun parvient à obtenir des avancées notables, comme le salaire de 100 $ par semaine. Miné par des mésententes internes, il se désagrège ensuite peu à peu, laissant la place à des négociations sectorielles qui se tiendront à l’automne 1972.

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