Le virage du Canada face à la Chine reste encore à définir

En tournée en Asie pour participer à trois sommets internationaux, le premier ministre Justin Trudeau s’est contenté d’une très courte rencontre non officielle avec le président chinois, Xi Jinping, mardi, alors que les relations sont quasi glaciales entre les deux pays.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne En tournée en Asie pour participer à trois sommets internationaux, le premier ministre Justin Trudeau s’est contenté d’une très courte rencontre non officielle avec le président chinois, Xi Jinping, mardi, alors que les relations sont quasi glaciales entre les deux pays.

Chaque mercredi, notre correspondante parlementaire à Ottawa Marie Vastel analyse un enjeu de la politique fédérale pour vous aider à mieux le comprendre.

Justin Trudeau aura dû se contenter d’une courte discussion informelle avec le président chinois, en marge du G20. Signe que le changement de ton de son gouvernement face à la Chine déplaît à Pékin, et qu’il ne fera rien pour réchauffer les relations déjà quasi glaciales entre les deux pays. Cette nouvelle approche du Canada se faisait toutefois attendre depuis longtemps chez les experts et tombe à point, alors que Justin Trudeau se retrouve accusé d’avoir échoué à répliquer à la multiplication d’incidents d’ingérence chinoise au pays.

En tournée en Asie pour participer à trois sommets internationaux, le premier ministre Trudeau a accosté Xi Jinping pendant une dizaine de minutes mardi. Il aurait notamment soulevé ses « sérieuses inquiétudes entourant les activités d’ingérence au Canada », selon le compte rendu de son propre bureau.

L’entourage de M. Trudeau a refusé de préciser s’il a réclamé une rencontre formelle avec celui du président Xi et si ce dernier avait choisi de bouder les Canadiens. Xi Jinping a en revanche pris le temps de s’entretenir avec ses homologues américain, français et australien.

L’ancien ambassadeur du Canada en Chine Guy Saint-Jacques doute que le dirigeant chinois « veuille récompenser M. Trudeau ». Sa ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, vient de livrer un discours accusant la Chine de bouleverser de plus en plus l’ordre mondial et prévenant que le Canada lui tiendra tête. Le mois dernier, la vice-première ministre Chrystia Freeland dénonçait les régimes autoritaires hostiles. La Chine est « une puissance revancharde et immature », note Guy Saint-Jacques.

Mais ce changement de ton pourrait néanmoins s’avérer payant, selon l’ancien diplomate. « Le seul langage que la Chine comprend, c’est la fermeté. Et elle le comprend mieux d’ailleurs si l’on est en bonne compagnie. » Cela fait que M. Saint-Jacques voit d’un bon oeil la volonté d’Ottawa de diversifier ses alliances stratégiques et commerciales avec les voisins de la Chine.

L’ancien journaliste international Jean-François Lépine, qui a été représentant du Québec à Pékin, note aussi que « les Chinois respectent beaucoup les gens qui se tiennent debout ».

Le gouvernement canadien n’avait plus tellement le choix. Experts et diplomates somment Ottawa de hausser le ton face à la Chine depuis des années. Dans les dernières semaines, leurs craintes se sont confirmées au grand jour. Pékin aurait financé 11 candidatures au Parti libéral et au Parti conservateur lors de l’élection de 2019, a révélé le réseau anglophone Global. Le gouvernement répète que l’issue du scrutin n’a pas été altérée. La GRC a, pour sa part, arrêté un employé d’Hydro-Québec et l’a accusé, lundi, d’avoir obtenu des secrets industriels dans le but d’en faire profiter la Chine. Il y a trois ans, deux scientifiques chinois avaient été congédiés du Laboratoire national de microbiologie de Winnipeg.

Le seul langage que la Chine comprend, c’est la fermeté

 

S’étaient ajoutées à tout cela l’affaire des deux Michael, détenus en Chine en guise de représailles à l’arrestation de la dirigeante financière de Huawei, et les sanctions commerciales chinoises qui ont accompagné cette saga.

« Nous défierons la Chine quand nous le devrons. Nous coopérerons avec la Chine lorsque nous le devrons », prévient maintenant Mélanie Joly. Son récent discours était presque calqué, par moments, sur celui livré par le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, six mois plus tôt.

Des représailles limitées

La réplique chinoise a été instantanée. L’ambassade à Ottawa a, une fois de plus, dénoncé « une grave ingérence dans les affaires internes de la Chine » et prévenu qu’elle s’y « oppose fermement ». La Chine est le deuxième partenaire commercial du Canada (28,8 milliards de dollars d’exportations canadiennes en 2021, 81 milliards de dollars d’importations chinoises). Le Japon, la Corée du Sud et l’Inde, vers qui veut se tourner Ottawa, sont bien loin derrière.

Ce mécontentement de la Chine mènera assurément à des représailles, mais celles-ci resteront limitées, selon des experts. Car la Chine ne peut se passer du marché et de produits canadiens, notamment dans le domaine agroalimentaire, affirme Guy Saint-Jacques.

L’approche nuancée du gouvernement Trudeau — de s’opposer lorsque nécessaire, mais de maintenir le dialogue lorsque possible — permettra aussi d’atténuer la grogne de Pékin, selon le politicologue Dominique Caouette. Tout comme le fait que le Canada se rapproche de voisins de la Chine, de qui Pékin ne peut pas non plus se passer pour soutenir sa croissance, explique M. Caouette, du Centre d’études asiatiques de l’Université de Montréal.

La Chine aura par ailleurs tiré des leçons du sort réservé par la majorité des pays à la Russie, croit Jean-François Lépine. « Plus on réaffirme notre solidarité, plus on privilégie le contact avec des gens qui respectent les règles [internationales] autour de nous, plus la Chine devra se rendre compte que cette attitude est sérieuse et qu’il faut en tenir compte. »

Des gestes concrets attendus

L’évolution du discours politique devra toutefois maintenant s’accompagner d’un virage diplomatique et commercial dans la région. Et celui-ci prendra du temps, préviennent les experts.

« Ce réveil d’Ottawa est un réveil qui est bien tardif », observe Loïc Tassé, spécialiste des questions chinoises à l’Université de Montréal.

Justin Trudeau a annoncé une première série de mesures économiques d’une valeur d’un milliard de dollars, en marge de ses rencontres internationales en Asie. L’envoi d’une présence militaire accrue nécessitera cependant aussi beaucoup d’argent et de nombreuses années, l’armée canadienne mettant du temps à se munir de nouveaux avions de chasse et de navires.

Quant au voeu de conclure des ententes commerciales avec de nouveaux partenaires, M. Tassé rappelle que plusieurs d’entre eux ont des mesures protectionnistes qui ne viennent pas nécessairement des gouvernements et qui sont donc plus compliquées à défaire. « Sur papier, ils ont raison de vouloir diversifier les liens économiques. Mais c’est une région qui est beaucoup plus complexe qu’on pourrait le croire au premier abord. »

Le changement de paradigme d’Ottawa face à la Chine a beau rassurer les experts ; il faudra voir si sa mise en oeuvre leur plaît tout autant. Et surtout si le gouvernement parvient à l’achever plus rapidement que ce qu’il lui aura fallu pour l’élaborer.

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