Premier bilan d’un «difficile» virage culturel au SPVM

La nouvelle Politique sur les interpellations policières du SPVM est née quelques mois après la publication d’un rapport produit par des chercheurs sur le profilage racial et révélant que les personnes racisées, notamment noires, arabes et autochtones, étaient de quatre à cinq fois plus susceptibles d’être interpellées par la police à Montréal.
Annik MH de Carufel Archives Le Devoir La nouvelle Politique sur les interpellations policières du SPVM est née quelques mois après la publication d’un rapport produit par des chercheurs sur le profilage racial et révélant que les personnes racisées, notamment noires, arabes et autochtones, étaient de quatre à cinq fois plus susceptibles d’être interpellées par la police à Montréal.

La décision du juge Michel Yergeau rendue le 25 octobre dernier interdisant aux policiers d’intercepter des conducteurs sans motifs, puis plus récemment la vidéo d’un homme noir menotté soupçonné d’avoir volé sa propre auto dans un stationnement de Montréal ont ramené au premier plan le débat sur le profilage racial. Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), tout comme d’autres corps policiers, a amorcé un changement de culture. Mais se donne-t-il concrètement les moyens de combattre ce fléau invisible ?

Annoncée en grande pompe il y a deux ans, la Politique sur les interpellations policières du SPVM est jugée incomplète : de nombreuses recommandations pour la bonifier n’ont toujours pas été suivies, et deux rapports internes obtenus en primeur par Le Devoir font état des faiblesses de l’organisation en matière de lutte contre le racisme systémique.

« Il faut admettre qu’il est pratiquement impossible de congédier un raciste. D’où la nécessité de tout faire pour s’assurer qu’il ne soit pas embauché », écrit le conseiller stratégique indépendant Frédéric Boisrond dans un premier rapport déposé il y a exactement deux ans, mais jamais encore rendu public jusqu’ici.

Le sociologue québécois d’origine haïtienne a été recruté dans la foulée de l’adoption de la nouvelle Politique sur les interpellations policières du SPVM en juillet 2020. Selon lui, « il est très facile pour un raciste d’intégrer les rangs du SPVM », puisqu’il n’existe pas de filtre à l’admission, que ce soit au cégep, en techniques policières, ou à l’École nationale de police du Québec.

M. Boisrond recommande au SPVM de se donner les moyens de prévenir l’embauche de policiers racistes. Deux ans plus tard, ce « filtre » à l’embauche n’est pourtant toujours pas appliqué.

« Plusieurs de mes interlocuteurs m’ont affirmé qu’il y avait des racistes au SPVM […] Puisqu’à ce jour, personne ne m’a raconté le congédiement d’un seul policier raciste, je peux déduire qu’on parle de syndiqués qui travaillent encore dans l’organisation », lance le sociologue dans un deuxième rapport remis à la direction en avril dernier, intitulé Le changement de culture est amorcé. Contacté par Le Devoir, M. Boisrond a préféré attendre la publication officielle de ses rapports avant de se prononcer publiquement.

Lutte contre les comportements racistes

 

La nouvelle Politique sur les interpellations policières du SPVM est née quelques mois après la publication d’un rapport produit par des chercheurs sur le profilage racial et révélant que les personnes racisées, notamment noires, arabes et autochtones, étaient de quatre à cinq fois plus susceptibles d’être interpellées par la police à Montréal.

Pendant près de deux ans, M. Boisrond a donc rencontré des cadres, des formateurs, des répartiteurs de la Centrale 911, des enquêteurs et des membres de l’exécutif de la Fraternité des policiers.

Même si tout porte à croire que « le changement de culture au SPVM est clairement entamé », M. Boisrond avertit que le racisme systémique au sein de l’organisation est loin d’être enrayé. « Ce sur quoi il nous faut travailler, ce sont les comportements racistes », dit-il. M. Boisrond souligne cependant l’importance « pour le SPVM et la Fraternité de reconnaître ouvertement le racisme systémique ».

Si l’ex-directeur du SPVM a officiellement reconnu le phénomène, ce n’est toujours pas le cas du syndicat des policiers des Montréal, qui n’a pas souhaité commenter les rapports du sociologue. « Nous avons rencontré M. Boisrond à plusieurs reprises, l’avons invité à s’adresser au conseil de direction de la Fraternité et avons lu ses rapports avec intérêt », indique Martin Desrochers, directeur des communications du syndicat des policiers. « La Fraternité est évidemment fortement opposée à toute forme de profilage racial. Malheureusement, il est courant que l’on saute trop rapidement aux conclusions lorsqu’il s’agit de qualifier un événement », ajoute-t-il.

« Ce qui se dit dans l’auto »

Le décalage entre la volonté de changement de culture de la direction et la perception des policiers reste encore un des plus grands défis. « J’aimerais avoir une baguette magique et que, d’un coup, tous les policiers deviennent conscients, habiles dans leurs propos. Mais non, ça ne se passe pas du tout comme ça », admet Yann-Cédric Quéro, chef de la nouvelle division des partenariats et de la diversité, mise sur pied en janvier dernier pour lutter contre le racisme systémique au SPVM.

Au printemps 2022, M. Quéro a mis sur pied une initiative dans le cadre de la semaine d’action contre le racisme. « On avait imprimé des petits diplômes où chacun disait : “Moi, je me mobilise contre le racisme” », raconte celui qui s’est rapidement aperçu que tous ses collègues ne partageaient pas son enthousiasme.

« Ce n’était pas tout le monde, même les gens dont je connaissais les idées là-dessus, qui spontanément avaient la liberté, l’audace, de se lever pour dire : “Je me lève contre le racisme”. Il y a des gens qui ne l’ont pas affiché, d’autres qui l’ont mis sur leur bureau […] On ne peut pas s’attendre à ce qu’en six mois, on n’ait plus de problèmes de discrimination au SPVM et au Québec », note-t-il.

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Montez à bord du véhicule de Stéphane Wall, superviseur retraité du SPVM, pour mieux comprendre ce qui motivent certaines interceptions routières.

Le chercheur et professeur en criminologie à l’Université de Montréal Massimiliano Mulone raconte que, durant ses travaux de recherche sur les corps policiers, que ce soit à Montréal ou à Repentigny, il a également pu observer ce décalage.

« À Repentigny, les policiers nous ont dit ne connaître aucun collègue raciste. À Montréal, ils vont dire que “2 ou 3 se sont perdus là-dedans sur les 4000 policiers, mais [qu’ils n’en connaissent] pas personnellement”. De manière générale, vous allez avoir des gens profondément convaincus que ces accusations sont fausses », observe le chercheur.

En poste depuis une vingtaine d’années, un policier issu de la diversité et ayant demandé l’anonymat par peur de s’exposer au jugement de ses pairs, témoigne de l’existence d’une « sous-culture policière » qu’il ne pense pas voir changer de son vivant. « C’est quelque chose qui va prendre des décennies à changer. On va se parler entre nous, mais on se dit toujours “ce qui se dit dans l’auto reste dans l’auto”. Ne pas en parler ne veut pas dire que le problème n’existe pas. On règle ça entre nous. »

Frédéric Boisrond ne mâche d’ailleurs pas ses mots dans son second rapport en constatant lui-même la présence de cette « sous-culture ». Il écrit que le SPVM, tout comme les services de police au Canada de manière générale, a été « impacté par des politiques mises en place par des homophobes, des misogynes et des racistes, des politiques tantôt pernicieuses, mais plus souvent inscrites dans les lois et qu’il faudra du temps avant que la culture change. » « La police sera encore pour quelques années un “white, working class, male enclave”. Là encore, le SPVM n’échappe pas à cette réalité », indique le sociologue.

Décontaminer le vocabulaire

 

La lutte contre le racisme au sein du corps policier doit également passer par l’utilisation d’un vocabulaire « décontaminé » de toute référence à une origine ethnoculturelle.

« Preuve qu’il est difficile de changer de vocabulaire, je me suis fait dire que le SPVM n’utilisait plus l’expression “gang de rue”, relève Frédéric Boisrond dans son premier rapport. C’est certainement le cas dans des communications officielles. Néanmoins, au cours des derniers mois, je l’ai entendue à pratiquement chacune de mes rencontres avec le personnel. »

M. Boisrond a d’ailleurs invité le SPVM à se dissocier de la définition de « gang de rue » telle qu’on la trouve sur le site de Sécurité publique Canada, et qui mentionne notamment « la même appartenance ethnique ou raciale » parmi ses critères.

Il recommande non seulement de faire rentrer « groupe criminalisé » comme expression de remplacement dans les réflexes du personnel, mais aussi de « poursuivre les efforts pour recenser et éradiquer tout autre vocabulaire discriminatoire dans ce milieu de travail ».

Yann-Cédric Quéro confirme quant à lui que l’expression « gang de rue » est en effet encore profondément ancrée dans les institutions et qu’il est très difficile de s’en débarrasser. « Les institutions qui nous demandent des comptes tous les ans utilisent une rubrique “gang de rue”. On cherche un vocabulaire différent, mais inventer un truc qui a la même puissance, c’est compliqué », indique-t-il.

Une formation sera d’ailleurs offerte ce mois-ci par le SPVM aux répartiteurs de la Centrale 911 afin qu’ils apprennent à décontaminer les appels racistes, homophobes et misogynes avant de transmettre l’information aux policiers. Cette initiative se veut une réponse à l’inquiétude manifestée par M. Boisrond à savoir « que la police soit utilisée comme le bras armé des racistes ».

Une politique incomplète

 

De l’aveu même du SPVM, la Politique sur les interpellations policières est encore considérée comme étant un work in progress et a fait l’objet de nombreuses recommandations depuis sa présentation.

« La politique d’interpellation risque de ne rimer à rien, absolument rien », prévient M. Boisrond, insistant sur le fait qu’elle doit être mieux cadrée. Il considère que la plus grande faiblesse de cette politique est la notion d’interpellations fondées sur des « faits observables » (par opposition aux interpellations sans fondement ou aléatoires). « Cette notion […] reste floue et fait appel au subjectif », explique-t-il.

« La fiche d’interpellation a désormais un numéro qui doit être approuvé par le superviseur du policier », précise François Harrisson Gaudreau, porte-parole du SPVM, qui considère l’ajout de champs à remplir dans les fiches d’interpellation comme un moyen de prévenir le profilage racial.

Une équipe de coachs en interpellations policières chargés de donner des ateliers expliquant ce qu’on attend des policiers dans le cadre de la nouvelle politique a également été mise en place. La question du profilage racial n’est cependant abordée qu’à travers des statistiques, et on ne donne pas d’exemples concrets de mauvaises pratiques. M. Boisrond recommande ainsi que le SPVM « intègre dans les programmes de formation des scénarios basés sur des exemples de ce que l’organisation considère comme des faits observables » et « sur des situations où il peut y avoir des comportements racistes de part et d’autre ».

Autre lacune de la politique : la décision de remplir des fiches d’interpellation est laissée à la discrétion du policier. Pourtant, la commission de la sécurité publique de la Ville de Montréal a exigé en 2021 que le SPVM systématise la production d’une fiche pour toutes les interpellations policières et qu’il rende toutes ces données accessibles au public. « Une personne interpellée n’est pas tenue de s’identifier, alors la complexité de commencer à tout compter, c’est qu’on tombe en mode Statistique Canada chaque fois qu’on parle à quelqu’un. Ça serait intenable dans un contexte montréalais. Il faut comprendre que l’information qui se retrouve dans ces fiches, c’est ce qui est d’intérêt pour la communauté policière », explique M. Harrisson Gaudreau.

Dans son jugement rendu le 25 octobre dernier, le juge Michel Yergeau estime que les interceptions routières « demeurent encore aujourd’hui dans l’angle mort de la lutte [contre le] profilage racial à l’encontre des conducteurs noirs ».

Les contrôles routiers sont encore exclus de la Politique d’interpellations du SPVM, ce qui a fait l’objet d’une autre recommandation de la Commission de la sécurité publique.



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