Opposition à la démolition de l’ancienne prison d’Anticosti

L’ancienne prison de l’île d’Anticosti, construite vers 1911, pourrait être démolie sous peu.
Photo fournie L’ancienne prison de l’île d’Anticosti, construite vers 1911, pourrait être démolie sous peu.

Le ministère de la Culture et des Communications (MCC) a bel et bien donné son feu vert à la démolition d’un des plus vieux bâtiments historiques de l’île d’Anticosti. Il a fini par le confirmer au Devoir.

« À la suite de l’analyse de la demande [incluant la valeur du bâtiment], et considérant des enjeux de sécurité publique, le ministère ne s’est pas opposé à la décision de la municipalité quant à la délivrance d’un permis de démolition visant cet immeuble. » L’« analyse » invoquée par le MCC n’a pas été communiquée au Devoir.

La vieille prison d’Anticosti, construite vers 1911 sous la gouverne du magnat du chocolat Henri Menier, pourrait être démolie d’ici deux mois, à la demande du ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs.

Dans une lettre adressée au premier ministre Legault, la Fédération Histoire Québec (FHQ) dénonce l’attitude de l’État en matière de préservation du patrimoine et lui rappelle son devoir d’exemplarité. L’ancienne prison d’Anticosti est un des « biens inestimables » appartenant à l’État, indique la FHQ. Pourtant, elle est laissée, depuis des années, « dans un état lamentable par son propriétaire, le ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs. Pour cette raison, ce propriétaire exige sa démolition et reçoit l’aval du ministère de la Culture et des Communications, lequel néglige ici d’appliquer ses propres réglementations. »

Pour la FHQ, « nous avons là un exemple où l’État québécois est incapable de démontrer de l’exemplarité dans une de ses grandes missions liées à la culture et à notre histoire ». Quelle image peut-on avoir « d’un gouvernement qui se révèle incapable de protéger son territoire et son héritage ? », demande la FHQ.

La FHQ fédère plus de trois cents sociétés historiques et du patrimoine, à travers le Québec.

Mal évalué ?

Dans l’inventaire que vient de produire la MRC de Minganie, la vieille prison d’Anticosti apparaît, à tort, comme ayant été construite en 1952. Or, selon la Loi sur le patrimoine culturel, les bâtiments construits avant 1940 font l’objet de procédures de démolition en principe plus surveillées.

Qui plus est, deux citoyens s’offrent pour racheter le bâtiment et le restaurer à leurs frais. Pourtant, ni la MRC, ni la municipalité, ni le MCC ne reviennent sur leur décision de démolir.

Pourquoi, malgré tout, vouloir persister à détruire ce bâtiment ? Pour toute réponse, le MCC a renvoyé Le Devoir vers un autre ministère. « Nous vous invitons à communiquer avec le ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs. » Celui-ci n’a pas répondu au Devoir.

Une situation dénoncée

 

Pour la libérale Michelle Setlakwe, porte-parole de l’opposition officielle en matière de culture et de communications, « notre patrimoine est une nouvelle fois menacé par l’inaction du gouvernement caquiste ». 

Selon la députée de Mont-Royal–Outremont, « il est primordial que toutes les avenues soient envisagées pour la préservation de ce bâtiment, parce que la dernière chose que l’on souhaite est d’assister à la démolition de notre patrimoine ». Comme « il semble y avoir des citoyens qui veulent le restaurer », il lui apparaît que « le gouvernement doit absolument examiner avec eux la faisabilité de ce projet ».

Le Devoir a rapporté que deux résidents de l’île, qui sont engagés par ailleurs dans d’autres travaux de restauration de bâtiments patrimoniaux, se sont montrés prêts à racheter l’ancienne prison, qui a déjà servi de musée local, pour la restaurer à leurs frais.

Autrement dit, « le ministre de la Culture et des Communications doit se pencher à nouveau sur ce dossier », indique Michelle Setlakwe.

C’est inacceptable de sacrifier un bâtiment patrimonial alors qu’il y a de vraies possibilités de le sauver. On ne peut pas juste détruire pour détruire [...].

Ruba Ghazal, nouvelle porte-parole de Québec solidaire pour les questions qui concernent le patrimoine, n’en revient pas. « Pourquoi le gouvernement laisse-t-il démolir ce bâtiment si des gens veulent le prendre en charge ? Il semble y avoir des gens de bonne foi qui veulent restaurer ce bâtiment. » Elle ne s’explique pas non plus que l’État rechigne à faire confiance aux citoyens pour protéger ce qui leur tient à coeur.

« Pourquoi ne pas leur laisser ? », demande la députée Ghazal. « Pourquoi on ne laisse pas la chance aux citoyens ? L’État doit reculer. C’est inacceptable de sacrifier un bâtiment patrimonial alors qu’il y a de vraies possibilités de le sauver. On ne peut pas juste détruire pour détruire, tout en sachant en plus les coûts écologiques qu’entraîne la destruction de nos vieux bâtiments. Ce n’est pas logique. »

L’exemple de l’État

La députée de Mercier rappelle que les démolitions coûtent cher et que ces coûts sont souvent passés sous silence au moment de la prise de décision. « Et quand des citoyens veulent s’occuper d’un bâtiment, comme c’est le cas ici, qu’on leur laisse la chance ! » De l’avis de la députée, « juste pour une question d’exemplarité, l’État devrait reculer dans ce dossier ».

Le Groupe d’initiatives et de recherches appliquées au milieu (GIRAM) souligne dans une lettre ouverte, tout comme la Fédération Histoire Québec, que la gestion du patrimoine par l’État a déjà fait l’objet d’un rapport accablant par la vérificatrice générale du Québec. « Nos cabinets ministériels québécois [ont-ils] déjà oublié les recommandations de la vérificatrice générale du Québec en matière de sauvegarde du patrimoine ? »

Dans ce rapport, paru en juin 2020, la vérificatrice fustigeait la mauvaise gestion des bâtiments anciens par Québec, tout en répétant que le MCC devait se montrer exemplaire. « Ce rapport de la vérificatrice, souligne le GIRAM, ciblait directement les ministères et les municipalités pour leur laisser-aller et leur laxisme face à la vague de démolitions de bâtiments patrimoniaux qui frappe le Québec depuis trop longtemps. »

S’efforcer de sauver les bâtiments historiques  fait « partie intégrante de la politique de développement durable du Québec », constate aussi le GIRAM, tout en rappelant que « cette politique relève de la responsabilité du ministre Benoit Charette ».

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