Des Québécoises dénoncent la cyberintimidation sur Twitch

La « streameuse » Valérie Vézina, alias Madame Zoum, est présente sur Twitch, où elle se filme en train de jouer à des jeux vidéo, depuis sept ans.
Photo: Capture d'écran La « streameuse » Valérie Vézina, alias Madame Zoum, est présente sur Twitch, où elle se filme en train de jouer à des jeux vidéo, depuis sept ans.

Menaces, commentaires sexualisant et clichés sexuels non sollicités : les instavidéastes québécoises (aussi appelées « streameuses »), de plus en plus nombreuses sur Twitch, dénoncent la cyberintimidation dont elles sont victimes. Sans recours évident, elles espèrent que la plateforme améliore sa modération et que davantage de sensibilisation soit faite sur les comportements répréhensibles en ligne.

« Le Québec, c’est petit. Je vais te retrouver puis te battre. » La « streameuse » MaryPou (qui préfère taire son vrai nom pour des raisons de sécurité) a reçu cette menace simplement après avoir expulsé un internaute de son espace de clavardage sur la plateforme de diffusion de vidéo en direct Twitch.

En quatre ans de présence sur le site, celle qui fait du dessin sur la plateforme a aussi reçu des « photos de pénis », ou encore des courriels pour la « prévenir » que son adresse était facilement accessible sur Internet. Même si ce comportement toxique ne concerne qu’une minorité d’internautes, dit-elle, certaines "streameuses" ont préféré arrêter de s’exposer.

« Des menaces de mort quand, par exemple, on refuse des avances de viewers [utilisateurs], ce n’est pas rare », abonde la« streameuse »et dessinatrice QweenBoo (qui préfère taire son vrai nom). « On s’habitue, on se dit : “oh ben un autre” », témoigne celle qui est aussi intervenante bénévole à la Fondation des Gardiens virtuels, un organisme venant en aide aux internautes en détresse et promouvant l’utilisation responsable du numérique.

Et si ce que les instavidéastes reçoivent n’est pas des insultes sexistes, devenues monnaie courante, elles peuvent aussi faire face à du contenu sexuel non sollicité. « Pendant qu’on est en live, ce n’est pas rare qu’un viewer nous envoie une vidéo de lui en train de se masturber tout en nous disant qu’il nous regarde », soutient QweenBoo.

La plateforme Twitch, filière d’Amazon, est la plus grosse plateforme de diffusion de vidéo en direct au monde, avec 31 millions de visiteurs par jour. Surtout fréquentée par les 35 ans et moins, elle diffuse des contenus variant des jeux vidéo aux simples discussions, en passant par des créations artistiques.

Un phénomène qui persiste

La « streameuse » Valérie Vézina, alias Madame Zoum, observe de plus en plus de femmes sur Twitch — elles représentent aujourd’hui le tiers des utilisateurs — et milite pour que celles-ci prennent plus de place sur la plateforme. Elle affirme cependant que l’attitude hostile et sexiste de certains utilisateurs persiste. « C’est un peu comme un boys club », estime-t-elle.

Un constat partagé par des doyennes présentes sur Twitch comme QweenBoo, « gameuse active » depuis 16 ans, et Stéphanie Harvey, aussi connue sous le nom de missharvey, cinq fois championne du monde du jeu vidéo de tirs Counter-Strike.

« Je suis toujours en hoodie, mais ça ne n’empêche pas de recevoir des commentaires sur mon corps ou que des gens me demandent de faire des mouvements sexuels, relate Valérie Vézina, qui cumule sept ans de présence sur la plateforme, où elle se filme en train de jouer à des jeux vidéo. Si je sais que je vais me lever, je ne vais pas mettre de short. Dès qu’on voit un petit peu de peau, ça fait réagir. »

La vigilance de plusieurs instavidéastes ne s’arrête pas à leur apparence, mais s’étend aussi à leur environnement. Valérie Vézina a par exemple déménagé et installé des caméras de sécurité après qu’un internaute lui a dit de « faire attention », en lui indiquant avoir réussi à trouver son adresse avec des « indices » laissés dans ses vidéos.

Selon un sondage réalisé fin 2017 par le Conseil du statut de la femme, les Québécoises subissent davantage d’hostilités sur Internet liées à leur apparence physique (26 % contre 15 % pour les hommes) et reçoivent plus de menaces de nature sexuelle (19 % contre 13 %). Elles sont également davantage victimes de harcèlement sexuel et de stalking, également appelé cybertraque, qui consiste à collecter des informations sur une personne pour l’intimider.

Dans les cas plus graves de harcèlement criminel en ligne, plus de trois victimes sur quatre sont des femmes, selon les données du ministère de la Sécurité publique rapportées dans une récente étude du Conseil du statut de la femme.

Photo: Capture d'écran La « streameuse » MaryPou, qui fait du dessin sur la plateforme depuis quatre ans.

« Le cyberharcèlement a toujours été un gros problème, et je pense que ça tend à empirer. Les moyens se développent », remarque QweenBoo. Selon elle, des discussions en ligne sur l’application Discord ou sur le site Reddit sont consacrées à se moquer du poids des « streameuses », à les ridiculiser ou même à « faire des montages de nos visages avec des corps d’actrices pornos… Au Québec, c’est à plus petite échelle, mais ça arrive fréquemment », insiste QweenBoo.

La blogueuse vidéo sur Twitch ptitetannante (qui préfère taire son vrai nom) souligne un autre phénomène s’étant amplifié avec l’arrivée des réseaux sociaux : les relations parasociales. Dans ce cas, un internaute développe une relation à sens unique à l’égard d’une personnalité publique ou de créateurs de contenu.

Parfois, cela dérape. Certains internautes « qui ne sont pas invités à un événement où je suis vont devenir insistants et agressifs. On n’est pas connues [comme des célébrités], mais on vit ce genre de comportement ». Elle relate qu’un de ses abonnés, qui s’imaginait en couple avec elle, a trouvé son adresse pour lui offrir un cadeau. Alertée par d’autres instavidéastes, la jeune femme a communiqué avec la police et n’est pas rentrée chez elle.

« Je vis dans la peur constante de laisser une info qui pourrait être utilisée contre moi. Je fais super attention à ça », dit-elle.

Peu de recours

QweenBoo, MaryPou et ptitetannante ont toutes déjà tenté de porter plainte à la police pour des menaces ou du harcèlement. Elles déplorent le manque de compréhension et de solutions offertes par les autorités.

« Je me suis sentie semi-soutenue par la police, on m’a laissé entendre que je devais m’attendre à ça [qu’un internaute vienne cogner à ma porte] si je m’expose sur Internet », laisse tomber ptitetannante.

« On me menace de brûler ma maison et de tuer mes animaux. Est-ce qu’on va vraiment attendre que ça arrive pour faire quelque chose ? » s’indigne QweenBoo.

Même si cette dernière convient que d’intervenir pour chaque menace formulée sur Internet pourrait représenter une charge colossale de travail pour la police, elle trouve toutefois « aberrant qu’arrivés presque en 2023, on n’ait pas plus de recours ».

Toutes les « streameuses » interrogées par Le Devoir pointent du doigt un autre acteur crucial qui pourrait contribuer à diminuer le cyberharcèlement : la plateforme elle-même.

Je suis toujours en hoodie, mais ça ne n’empêche pas de recevoir des commentaires sur mon corps ou que des gens me demandent de faire des mouvements sexuels

Twitch a souvent été critiquée pour son manque de modération. « Il y a un effort, mais c’est quasiment le minimum, soutient Stéphanie Harvey. C’est très réactif et pas proactif : tu écris un mauvais mot et tu es banni, mais la personne qui fait de la diffusion a déjà vu ce message, le mal est fait. »

Éducation et conséquences

Stéphanie Harvey, qui donne un cours sur les enjeux éthiques, la santé et le bien-être dans le sport électronique à l’Université du Québec à Trois-Rivières, compare le phénomène du sexisme et du cyberharcèlement présents sur Twitch — et accentué par le dispositif en direct de la plateforme — à ce que l’on peut retrouver ailleurs sur Internet.

« Le problème, ce n’est pas Twitch ni le monde du jeu vidéo, qui peuvent être épanouissants, mais un problème de société et d’usage d’Internet. Personne ne nous éduque à être de bons cybercitoyens. » Selon elle, cette éducation à l’utilisation responsable d’Internet est pourtant cruciale, puisque les victimes de comportements toxiques sur la toile voient leur santé mentale affectée.

« La proportion de ces gens qui font ces commentaires [hostiles et sexistes] est sûrement un faible pourcentage, mais une minorité qui fait très mal aussi », abonde Stéphane Villeneuve, professeur à l’Université du Québec à Montréal et spécialiste de la cyberintimidation. Il estime que le manque de conséquences et « le fait d’être caché derrière son écran » entraînent la perpétuation de la haine en ligne.

Le spécialiste croit que des identités numériques qui permettent de retrouver l’auteur de messages répréhensibles, ou bien des mises en garde lorsque des propos haineux sont sur le point d’être publiés peuvent faire partie de la solution. « Les plateformes ont un grand rôle social à jouer, sinon c’est le far west », estime M. Villeneuve.

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