Naufrage patrimonial sur l'île d'Anticosti

La prison de l’île d’Anticosti, en 1932
Photo: Collection privée La prison de l’île d’Anticosti, en 1932

L’île d’Anticosti espère rejoindre les rangs sélects des sites inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO au nom de ses aires d’une beauté naturelle exceptionnelle. Pourtant, pas plus la municipalité de L’Île-d’Anticosti que d’autres créatures de l’État québécois ne jugent bon de préserver l’un de ses plus vieux bâtiments. L’ancienne prison de l’île, édifiée en 1911-1912 sous l’égide du richissime industriel français Henri Menier, est sous le coup d’un permis de démolition après avoir échappé au filet d’un inventaire censé la protéger.

« S’il y a un permis de démolition », affirme au Devoir Luc Noël, le préfet de la MRC de Minganie, dont relève la municipalité de L’Île-d’Anticosti, « c’est que cela a été autorisé par le ministère de la Faune, qui est propriétaire du bâtiment, en accord avec le ministère de la Culture. Que voulez-vous que je vous dise ? Quand c’est rendu que le gouvernement ne veut pas lui-même protéger ce qui devrait l’être, qu’est-ce que je peux faire ? Me mettre devant le tracteur ? »

En vertu de la nouvelle Loi sur le patrimoine culturel, adoptée par Québec en 2021, les MRC doivent produire des inventaires afin de mieux protéger les bâtiments construits avant 1940. « On nous a dit que le bâtiment datait de 1952. Pourquoi on nous a dit ça ? Je ne sais pas », explique le préfet au Devoir. « Le bâtiment appartient au ministère de la Faune. Est-ce la raison pour laquelle on ne nous a pas mis au courant ? Là, ça soulève notre attention. »

C’est tout de même trop tard, dit le préfet. « Les deux ministères concernés ont déjà donné l’accord pour la démolition. Et à la municipalité [de L’Île-d’Anticosti], ce n’est pas une bataille qu’elle veut mener. » Et la MRC pas davantage, indique-t-il. « Je vais choisir mes batailles pour l’île. Et c’est pas celle-là que je vais faire ! »

Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs du Québec a répondu au journal Le Nord-Côtier qu’il entendait bel et bien démolir le bâtiment « pour des raisons de santé et de sécurité ». La mairesse de L’Île-d’Anticosti, Hélène Boulanger, confirme au Devoir avoir reçu cette demande. Un permis de démolition a été délivré.

Le ministère québécois de la Culture et des Communications, quant à lui, n’a pas répondu aux questions répétées que lui a adressées Le Devoir à ce sujet.

Un projet de sauvegarde rejeté

« Nous nous sommes montrés intéressés à racheter et à restaurer ce bâtiment », explique Yvan Méthot.

Né sur l’île, M. Méthot y est de retour après avoir fait carrière comme pompier à Montréal. Lui et un de ses amis, Fernand Gendron, ont déjà entrepris la réfection d’autres demeures sur place. « On s’est fait dire non par la MRC et la municipalité. On s’est fait répondre qu’on allait démolir la vieille prison, même si nous, on veut la sauver et qu’on s’engage à le faire. »

Pour lui, il est impensable que la collectivité paye pour démolir un des plus vieux bâtiments de l’île alors que des gens sur place sont prêts à le sauver. « Ça n’a aucun maudit bon sens ! »

MM. Méthot et Gendron souhaitent faire de ce bâtiment un lieu capable d’accueillir des cuisiniers à la belle saison. « Il n’y a pratiquement aucun service sur l’île, il manque de tout. De plus en plus de gens viennent visiter l’île et on n’a rien à leur offrir. Nous, on pense qu’on pourrait avoir différents cuisiniers qui se relaieraient. Des gens qui viendraient proposer leurs services aux visiteurs et à la population tout en les logeant sur place. »

Le préfet de la MRC ne voit pas la chose d’un bon oeil. « Ce que ces gens-là ne comprennent pas, c’est que même s’ils la sauvaient [la prison], ils ne pourraient pas l’utiliser pour faire des logements ou un bed and breakfast. Ça devrait être d’usage public, ce bâtiment. »

Est-ce à dire que l’État, dont il est un représentant, préfère détruire un tel bâtiment plutôt que d’adapter la réglementation pour être en mesure de le sauver ? « Que voulez-vous que je vous dise ? C’est comme ça. »

Complètement abasourdi par la réaction des autorités, Yvan Méthot a porté plainte au bureau de l’ombudsman du Québec. « J’ai ma licence d’entrepreneur, indique M. Méthot. J’en ai restauré, des maisons ! Ils disent que le bâtiment est pourri… Je le vois bien, moi, qu’on peut le remettre dans l’état d’origine en changeant des morceaux ! On va le faire. Ce n’est pas un immense bâtiment. En tout cas, je trouve ça péché de démolir ça. Le bâtiment date du temps d’Henri Menier. »

Photo: Fonds Famille Dubuc 

L’immense manoir d’Henri Menier, qui a été incendié volontairement en 1953

En 1895, ce richissime baron du chocolat avait acheté toute l’île pour 125 000 $. En 1953, la compagnie Consolidated Pulp & Paper, nouveau propriétaire du territoire, a fait incendier l’immense manoir de bois de Menier, conçu par l’architecte Stephen Sauvestre, afin de ne plus en avoir la charge. Quelques bâtiments d’époque ont été déplacés et conservés, dont ce bâtiment qui servit aux premiers pompiers et policiers de l’île.

À quel prix ?

Selon le préfet de la MRC, les travaux nécessaires sont évalués à plus de 700 000 $. « Ça a tout été changé en dedans, au temps où la Ville s’en est servie comme musée. »

À l’automne 2021, le maire de la municipalité à l’époque, John Pineault, indiquait au journal Le Nord-Côtier que se porter à la rescousse de l’ancienne prison nécessiterait des millions de dollars. « Je comprends que les gens sont attachés au patrimoine, mais c’est un bâtiment qui ne peut être sauvé à moins de mettre des millions de dollars. »

Depuis, le maire John Pineault a cédé sa place à Hélène Boulanger, après avoir reconnu sa culpabilité à cinq fautes déontologiques devant la Commission municipale du Québec. Au Devoir, la mairesse Boulanger affirme que, « selon une étude [qu’elle n’a] pas vue, ça coûterait au moins 600 000 $ à restaurer ».

Pourquoi ne pas céder le bâtiment à des gens qui disent pouvoir le restaurer pour bien moins — et à leurs frais ? « Ces gens-là voudraient faire un genre de restaurant. La valeur patrimoniale ne serait plus là ! Ils ne peuvent pas faire changer le bâtiment patrimonial comme ça. » La municipalité préfère donc ne pas avoir de bâtiment du tout ? « C’est bien beau, le patrimoine, mais ne me demandez pas d’avoir la même émotion pour ce bâtiment que ces gens qui disent “mon oncle travaillait là”. »

Le conseil municipal n’appuie pas les gens qui veulent transformer ce bâtiment, dit-elle. « Ce n’est pas à nous de faire les démarches pour ça. C’est le ministère qui a fait la demande de démolition. C’est lui qui en est le propriétaire. »

À L’Assomption, près de Montréal, Fernand Gendron et Yvan Méthot ont à leur crédit la restauration d’une imposante demeure patrimoniale. Même si les matériaux coûtent cher sur l’île d’Anticosti, ils trouvent invraisemblables les coûts de restauration évoqués par les autorités locales. D’autant que celles-ci ne parlent pas non plus des coûts de démolition. « Nous, on veut essayer de restaurer le bâtiment. Et ils préfèrent le détruire pareil ! Comprenez-vous quelque chose à cette logique-là ? »

M. Gendron s’est adressé au bureau de circonscription de François Legault, député de L’Assomption. « Une attachée politique m’a confirmé, après des recherches, que c’était bien le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs qui était le propriétaire du bâtiment. Et on m’a dit qu’ils ne pouvaient rien faire. »

Un bâtiment reconnu

Selon un inventaire de 1974 produit par le ministère des Affaires culturelles, l’ancienne prison d’Anticosti était déjà répertoriée en raison de son importance. On y notait qu’elle avait conservé en bonne partie ses qualités d’origine malgré quelques adaptations. Le ministère indiquait que le bâtiment datait de 1911 ou 1912.

Même son de cloche chez Luc Jobin, considéré comme un important historien de l’île d’Anticosti. C’est le richissime industriel français Henri Menier qui fit construit ce bâtiment, dit-il. Le matériel de lutte contre les incendies y était entreposé, tout comme, en hiver, « les fourrures ainsi que […] l’équipement nécessaire aux trappeurs travaillant pour Menier ». Quatre cellules y furent aménagées. Le bâtiment servit plus tard de bureau pour des agents de la conservation de la faune, avant d’être transformé en un petit musée local.

« La vieille prison est un des plus vieux vestiges de l’île. Mais ça n’intéresse personne dans les gouvernements, on dirait », regrette Fernand Gendron. Le permis de démolition est délivré depuis le mois dernier. La MRC en a copie, confirme le préfet. « Il est bon pour trois mois. Donc, ils ont encore à peu près deux mois pour démolir. »

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