Ces belles maisons qui demeurent

L'acquisition de la Maison Chevalier, bâtiment emblématique du Vieux-Québec, par le Groupe Tanguay avait soulevé la controverse.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir L'acquisition de la Maison Chevalier, bâtiment emblématique du Vieux-Québec, par le Groupe Tanguay avait soulevé la controverse.

« Dans les yeux du gouvernement, il n’y a aucune vision patrimoniale », lance d’entrée de jeu l’historien de l’architecture et urbaniste François Rémillard, à l’occasion de la parution d’un livre consacré aux belles demeures historiques de Québec et de sa région.

« Je m’occupe du patrimoine depuis les années 1970. À l’époque, nous faisions des manifestations pour dénoncer la situation. Je m’étais même enchaîné après la maison d’Ucal-Henri Dandurand [à Montréal] pour la sauver… Ils l’ont détruite quand même, durant la nuit. » C’était en 1981.

Les temps n’ont pas tellement changé, regrette-t-il. « J’ai choisi d’écrire des livres plutôt que d’aller manifester encore, mais il n’est pas certain que ce soit plus efficace », dit-il sur un ton dépité, à l’heure de présenter au public son dernier-né : Belles demeures historiques de Québec et de sa région.

François Rémillard est un des membres fondateurs de l’organisme Héritage Montréal. « Avec Brian Merrett, Phyllis Lambert et plusieurs autres avec qui j’ai travaillé, nous en avons sauvé, des demeures ! On ne peut pas dire que nous n’avons rien accompli. Mais je suis forcé de dire aujourd’hui, à mon plus grand regret, que nous n’avons presque pas avancé. Les mentalités demeurent les mêmes. »

Belles demeures historiques de Québec et de sa région constitue la suite de Belles demeures historiques de l’île de Montréal, publié en 2016. « J’essaie, dans mes ouvrages, de valoriser l’importance du patrimoine, de l’architecture, de l’urbanisme. J’ai voulu présenter ici, avec mon ami Brian Merrett, qui s’occupe de toutes les photos, des bâtiments qui sont souvent méconnus et auxquels le public, de toute façon, ne peut pas facilement accéder. »

« Des gros zéros »

Tout en se félicitant que ces demeures exceptionnelles aient été préservées contre vents et marées, François Rémillard regrette le manque d’éducation, au Canada comme au Québec, en matière architecturale. Il n’y va pas par quatre chemins : « On est des gros zéros ! Pas juste en architecture, mais en urbanisme aussi. Je pense qu’il y a bien des pays d’Afrique qui font mieux que nous, avec infiniment moins de moyens. Je vous le dis : souvent, j’ai envie de pleurer. »

Photo: Brian Merrett La maison Alphonse-Desjardins située à Lévis.

L’histoire de la destruction du Domaine-de-l’Estérel lui semble emblématique d’un laisser-faire catastrophique qui perdure au-delà du temps. Ce bâtiment original, planté au milieu des Laurentides, dessiné dans les années 1930 par l’architecte belge Antoine Courtens, a été détruit en mai dernier à coups de pelles mécaniques, même s’il était en principe protégé au plus haut degré par l’État québécois. Ce dernier avait commencé par laisser détruire les dépendances attenantes au coeur du bâtiment, lequel a été emporté dans l’élan.

« De voir ça détruit, comme tant d’autres choses ces dernières années, ça me détruit aussi ! Il n’y a pas de regard sur la culture au Québec, pour que des choses pareilles se répètent ! Le patrimoine n’est pas envisagé pour ce qu’il est, c’est-à-dire comme traces de culture, de richesses collectives. On fait rire de nous autres tellement notre gestion du patrimoine est misérable ! On rajoute des trucs inutiles et imbéciles. Ou alors on laisse les biens se dégrader. Je ne sais plus quoi faire ! » s’insurge François Rémillard.

Les recettes du désastre

 

L’historien de l’architecture déplore la destruction de la villa Livernois, à Québec, associée à une grande famille de photographes et bien préservée jusqu’à son abandon récent. Au XXIe siècle, « on aurait pu croire que les démolitions de demeures historiques remarquables étaient derrière nous. Or, il n’en est rien. L’absence de politiques claires en matière de patrimoine, qui devraient normalement être accompagnées de mesures coercitives et proactives, comme celles appliquées en France par exemple, font les beaux jours des promoteurs immobiliers et des propriétaires peu scrupuleux. »

Les moyens employés pour détruire ces bâtisses se résument à deux, dit-il. Première recette : « on laisse le bâtiment patrimonial à l’abandon quelques années, ouvert à tout vent, sans chauffage, sans électricité, mais avec l’eau qui gèle dans les tuyaux ». Deuxième recette, tout aussi infaillible : « on placarde le bâtiment patrimonial pour faire bonne impression ou pour se conformer à un règlement municipal, tout en laissant quelques ouvertures sans surveillance ». En ce cas, le feu ne manque jamais de coucher au sol ce qui persistait.

Ces drames se rejouent partout, selon des scénarios à peine remaniés. « Comment se fait-il qu’on n’ait pas pris la peine de protéger avec empressement le manoir Taschereau, en Beauce ? » Cette maison pourtant classée par l’État, laissée à l’abandon à la suite de la crue de la rivière Chaudière, a été dévorée par des flammes alimentées par des mains criminelles, tout comme la maison Busteed en Gaspésie, pour ne parler que de celles-là.

Que faire ?

« Je crois que la responsabilité doit d’abord être étatique. C’est une grave erreur de penser que ce sont les municipalités qui doivent avoir la responsabilité d’encadrer ce qui doit être préservé et mis en valeur pour tout le monde. » Selon François Rémillard, le nouveau ministre de la Culture, Mathieu Lacombe, devrait au moins s’empresser de revoir la loi qu’a laissée en héritage sa prédécesseure. Même si cette loi vient d’être modifiée, elle ne permet pas, juge François Rémillard, de changer la trajectoire catastrophique dont pâtit jusqu’ici le patrimoine québécois.

« Il faut que ce soit une loi qui donne enfin les possibilités à l’État d’avoir du mordant. Ça a été une erreur de confier ça aux municipalités », répète-t-il plusieurs fois.

« Les municipalités sont souvent de connivence avec des entrepreneurs, parce que leurs seuls revenus viennent des taxes municipales. Ce qui fait qu’il est plus payant pour elles d’avoir un Tim Hortons qu’un bâtiment historique ! La refonte de la loi n’a fait qu’engendrer des problèmes supplémentaires. Ce n’est pas réglé du tout, le patrimoine au Québec. » Pour que les choses changent vraiment, il faudrait d’abord que l’État montre une véritable vision en la matière, affirme ce fin connaisseur de l’histoire des bâtiments québécois.

Un échantillon

 

Dans Belles demeures historiques de Québec et de sa région, François Rémillard souhaite donner un échantillon des immeubles les plus remarquables de la région de Québec, sans pour autant nier que dans ce coin de pays comme ailleurs, les malheurs sont enregistrés les uns à la suite des autres.

Il regrette de ne pas avoir intégré davantage de bâtiments contemporains à son livre. Eux aussi sont importants, dit-il, bien que la Loi sur le patrimoine culturel ne fasse pas trop de cas des immeubles construits après 1940. Hélas, la pandémie a ralenti le travail de documentation de ce côté, en amont de la publication du livre.

« J’ai quand même parlé de la maison d’Édouard Fiset, construite à Québec en 1961. C’est lui, comme architecte, qui a planifié le campus de l’Université Laval. Fiset va aussi travailler au chantier d’Expo 67. Sa maison est un peu comme une toile de Mondrian. » Une toile architecturale qui a le bon goût de n’être pas présentée sens dessus dessous.

François Rémillard regrette que des maisons remarquables des années 1950 et 1960 soient démolies les unes après les autres, « comme si ça n’avait aucune valeur ». Elles sont remplacées « par des imitations de style ancien, le plus souvent des horreurs néovictoriennes, des monster houses ». Comme société, nous manquons d’imagination, dit-il. De belles maisons demeurent.

Belles demeures historiques de Québec et de sa région

François Rémillard, avec les photographies de Brian Merrett, Les éditions de l’Homme, Montréal, 2022, 260 pages.

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