Sophie Chiasson demande au juge de donner une leçon à CHOI

Québec — «Alea jacta est», a lancé le juge Yves Alain, de la Cour supérieure, hier, avant de quitter une salle d'audience où les avocats de Sophie Chiasson et de la station de radio CHOI se sont affrontés pour une dernière fois dans une cause en diffamation hypermédiatisée. Si la partie demanderesse a demandé au magistrat d'imposer des dédommagements suffisamment importants pour dissuader CHOI de salir de nouveau des réputations et pour éviter de «banaliser» la diffamation, l'avocat de CHOI l'a exhorté de ne pas se laisser influencer par la pression populaire et la couverture médiatique du procès.

«Il faut que vous soyez particulièrement sévère. Il faut donner un exemple fort et patent», a lancé l'avocat de Sophie Chiasson, Me Vincent Gingras au cours de sa plaidoirie.

La demanderesse, Sophie Chiasson, réclame 811 000 $, en dommages moraux (200 000 $), en dommages exemplaires (450 000 $) et en frais d'avocat (161 000 $) à Genex Communications, son propriétaire Patrice Demers et quatre animateurs de sa station de radio CHOI FM, dont le morning man Jean-François, dit Jeff Fillion.

L'avocat de CHOI, Me René Dion, a quant à lui exhorté le juge à ne pas se laisser influencer ni par le «gros show médiatique» causé par cette affaire ni par la pression populaire. «On n'est pas là pour faire plaisir aux médias. Je sais que vous saurez rester au-dessus de la mêlée», a-t-il affirmé. L'avocat a accusé la plaignante d'avoir créé «un gros spectacle avec les médias» pour faire «gonfler» sa réclamation.

Me Dion a plaidé que la somme réclamée par la demanderesse est excessive compte tenu de la jurisprudence en matière de procès en diffamation. Au Québec, a souligné l'avocat, les montants accordés en dommages moraux et exemplaires atteignent quelques dizaines de milliers de dollars seulement alors qu'ils sont beaucoup plus élevés dans les provinces canadiennes et aux États-Unis, où prévaut la Common Law. «Des fois, ça peut changer», a lancé le juge Alain à Me Dion, qui est demeuré pantois.

Les propos reprochés ont été tenus principalement en 2002. Jeff Fillion a dit de Sophie Chiasson qu'elle est une «cruche vide» et qu'elle adopte un comportement digne d'une femme de petite vertu. «La grosseur [de son] cerveau n'est pas directement proportionnelle à la grosseur de [sa] brassière», a-t-il affirmé à l'automne 2002. L'animateur controversé a également laissé entendre que la présentatrice de météo avait fait des fellations pour décrocher un emploi. Il a prétendu qu'elle a «beaucoup de kilométrage», laissant croire que, selon lui, elle avait eu plusieurs partenaires sexuels.

Sophie Chiasson a décidé de revoir à la hausse sa demande initiale de 425 000 $ parce que l'animateur de 37 ans a continué de parler d'elle en ondes pendant la tenue du procès. Au cours des émissions des 4, 8 et 9 mars, il s'est moqué de Mme Chiasson et a laissé entendre que le procès constitue une perte de temps.

Lors de sa plaidoirie, Me Vincent Gingras a insisté sur la «méchanceté» des propos de Jeff Filion et sur «l'acharnement» que le morning man a manifesté contre sa cliente. Ces propos ont «violé son identité de femme», a-t-il dit.

Lundi, Sophie Chiasson a d'ailleurs livré un témoignage poignant. À partir du moment où Jeff Fillion a commencé à la malmener en ondes, la présentatrice de météo a fait des crises d'angoisse, ce qui la force à prendre des médicaments. Elle souffre également d'insomnie. «Je suis tannée, écoeurée, fatiguée, terrorisée», a-t-elle souligné, ajoutant qu'elle se sent épiée constamment.

Originaire de Québec, Mme Chiasson a affirmé que les propos de Fillion ont nui à sa carrière dans la capitale. Au sujet de Jeff Fillion, elle a été cinglante: «Il se fout des personnes, il se fout de la justice. Il se préoccupe de lui, de ses cotes d'écoute, du cash.» Sophie Chiasson s'est défendue de «jouer au martyr». «Je ne suis pas une sainte. Je suis juste une animatrice qui veut faire son travail», a-t-elle ajouté.

Me Dion est revenu hier sur ce témoignage pour affirmer que Mme Chiasson avait «appris un rôle» comme au théâtre. La présentatrice de météo «n'a jamais fait l'objet de railleries dans la collectivité» à cause des propos de Fillion, a dit Me Dion. Sa carrière a même progressé au réseau TVA, à Montréal, a-t-il fait valoir. Il a tenu à souligner que les propos de Fillion et de ses acolytes sont «malheureux» et que «personne ne les trouve drôle à la station».

La semaine dernière, Jeff Fillion a dit, en effet, regretter ses paroles. «Je m'excuse publiquement. Je suis un être humain et je peux faire des erreurs, mais, dans ce cas-ci, j'ai admis le dérapage», a-t-il affirmé. L'animateur a ajouté qu'il ne pensait pas que ses propos allaient blesser à ce point Sophie Chiasson, car il a toujours pensé que les personnalités publiques ont une bonne «carapace».

Au terme des plaidoiries, le juge Yves Alain a pris la cause en délibéré. Il a l'intention de rendre une décision d'ici trente jours. Puisque le tort a déjà été reconnu par la défense, le juge doit fixer le montant des dommages qui sera versé à Sophie Chiasson. Sa décision aura une influence considérable sur les autres poursuites en diffamation qui ont été intentées contre CHOI par diverses personnalités, dont des animateurs de télé de Québec. C'est que, pour la toute première fois, une poursuite intentée contre CHOI mène à la tenue d'un procès. Dans le passé, toutes les autres poursuites se sont soldées par des règlements à l'amiable.

En plus d'avoir intenté une poursuite devant la Cour supérieure, Sophie Chiasson a porté plainte auprès du CRTC, qui, le 13 juillet 2004, a décidé de ne pas renouveler la licence de la station de radio CHOI. Genex Communications a décidé de contester cette décision devant la Cour d'appel fédérale.