La lauréate du prix Lionel-Groulx souhaite qu’on change le nom de celui-ci

Lionel Groulx «n’aurait pas été particulièrement ravi que je sois […] récompensée pour mon travail intellectuel et professionnel plutôt qu’à la maison avec mes enfants», explique l’historienne Catherine Larochelle.
Photo: Wikimedia Commons/Domaine public Lionel Groulx «n’aurait pas été particulièrement ravi que je sois […] récompensée pour mon travail intellectuel et professionnel plutôt qu’à la maison avec mes enfants», explique l’historienne Catherine Larochelle.

La lauréate du prix Lionel-Groulx, remis par l’Institut d’histoire de l’Amérique française (IHAF), la plus vieille institution d’historiens professionnels du Canada français, suggère que le nom de ce prix soit abandonné. Catherine Larochelle, professeure au Département d’histoire de l’Université de Montréal, estime qu’« il est juste temps » de passer à autre chose, au nom d’une plus grande ouverture de l’histoire.

Le jury a récompensé cette année son livre L’école du racisme. La construction de l’altérité à l’école québécoise (1830-1915). L’ouvrage est publié par les Presses de l’Université de Montréal (PUM).

À la remise du prix, la fin de semaine dernière, dans son discours de réception, l’historienne a expliqué que « la construction de l’identité des Canadiens français et des Canadiens anglais du Québec s’est faite à l’école à travers l’apprentissage d’une pensée raciste ». Cette école du racisme, comme elle l’appelle, est bien celle que fréquente et que nourrit lui-même l’historien en soutane Lionel Groulx (1878-1967).

Cet historien, qui prête son nom au prix qui honore un travail digne d’une haute mention dans la communauté des historiens, trouve à se maintenir dans le paysage alors qu’il a contribué « à assurer la pérennité de cette pensée raciste dans le système scolaire du Québec », croit l’historienne Larochelle.

« Cet historien n’aurait pas été particulièrement ravi que je sois […] récompensée pour mon travail intellectuel et professionnel plutôt qu’à la maison avec mes enfants. En 1949, il rappelait à des finissantes du baccalauréat que la Canadienne française avait un devoir, soit celui de reproduire la nation en mettant bas, puisque cette nation ne pouvait compter sur l’immigration pour rester vivante. »

« Passer à autre chose »

Pour Catherine Larochelle, il serait temps que l’Institut, qui récompense son travail cette année, montre à quel point le travail historique est dynamique, moderne et vivant en songeant à changer le nom de son prix. « Il serait temps, il me semble, que le prix qui souligne ce dynamisme et cette excellence change de nom. Comme praticiens et praticiennes de l’histoire, nous savons qu’il faut se méfier des commémorations et il serait temps, pour nous, de laisser le chanoine en paix. »

Jointe par Le Devoir, l’historienne rappelle qu’au Canada anglais, le prix John A. Macdonald remis par la Société historique du Canada a convenu de changer de nom en 2018. Le nom de l’ancien premier ministre, très critiqué, ne coiffe plus le grand prix remis à un historien méritant.

« Mon message, c’était pour une plus grande ouverture de notre discipline. Le sujet de mon livre amène, tout naturellement, à ce que je parle de Lionel Groulx. Je ne pouvais pas ne rien dire à son sujet. Il y aurait beaucoup à dire. Sur les Autochtones, par exemple, on serait incapable de le récupérer d’aucune façon. »

Ce discours n’était pas une thèse, affirme-t-elle. « Je crois que, dans notre discipline, il faut aller contre nos fondements idéologiques. Ce n’est pas une discipline très diversifiée. Et elle risque de l’être encore moins à mesure qu’elle est moins soutenue financièrement, comme c’est hélas le cas actuellement. Il y a un risque démocratique qui se joue dans notre rapport à l’histoire. Il faut, au contraire, que de plus en plus de gens se sentent concernés par l’histoire. C’est en ce sens que j’ai fait ce discours. »

À son avis, l’IHAF n’a pas à se reprocher quoi que ce soit. « Il est seulement temps de passer à autre chose. Mon discours a été bien reçu lors du congrès de l’Institut. J’ai reçu plus de félicitations pour mon discours que pour le prix lui-même ! »

Une approche « originale »

Dans son livre, l’historienne Catherine Larochelle s’intéresse aux conceptions de l’Autre, aux idéologies qui les soutiennent, à la manière dont elles sont transmises par l’école jusqu’à la Première Guerre mondiale. En plus d’être attachée au Département d’histoire de l’Université de Montréal, l’historienne est membre du comité de rédaction de la revue HistoireEngagée.ca et du Centre d’histoire des régulations sociales.

Dans son éloge de la lauréate, le jury a indiqué qu’il avait « grandement apprécié la nature contestatrice » de l’ouvrage. « En évitant sciemment de revisiter l’opposition habituelle des “deux solitudes”, Larochelle propose une lecture de l’histoire québécoise originale. »

L’attention que porte l’historienne aux devoirs d’étudiants a aussi été soulignée par le jury. Il s’agit là d’une approche « particulièrement novatrice, dont l’analyse révèle comment les idées racistes prennent racine dans les esprits d’enfants d’âge scolaire ».

Catherine Larochelle, a en outre affirmé le jury, « nous montre que le racisme au Québec pendant le long XIXe siècle n’est pas un défaut individuel chez des personnes mal instruites, mais plutôt le résultat d’un système scolaire dont la mission est en partie de l’enseigner. En ce faisant, ce livre nous ouvre des champs négligés par l’histoire de l’Amérique française, des champs que l’on espère voir bientôt investis par d’autres ».

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