Pas de test de français avant 5 ans pour les profs formés à l’étranger

Plus de 700 enseignants à temps complet manquaient à l’appel au primaire et au secondaire lors de la rentrée scolaire, il y a près de deux mois.
Photo: Petro Feketa Getty Images Plus de 700 enseignants à temps complet manquaient à l’appel au primaire et au secondaire lors de la rentrée scolaire, il y a près de deux mois.

Une des premières décisions du nouveau ministre de l’Éducation, Bernard Drainville, sera déterminante pour la qualité de l’enseignement en français. Le ministre devra trancher au sujet d’un projet de règlement qui prévoit d’accorder un délai de cinq ans aux enseignants formés à l’étranger avant de passer l’examen de français écrit, pourtant obligatoire pour les aspirants professeurs formés au Québec.

Ce projet publié en toute discrétion dans la Gazette officielle du Québec, le 31 août, en pleine campagne électorale, fait l’objet de vives critiques dans le milieu de l’éducation. Les doyens de facultés d’éducation et les directions d’école montent au front pour dénoncer cette baisse « injustifiée » des exigences de maîtrise du français pour les enseignants venus d’autres pays.

« Le projet de règlement accorderait à des personnes formées à l’étranger la possibilité d’obtenir un permis probatoire et d’enseigner aux élèves de la province pendant une période de cinq ans sans jamais avoir réussi le test de langue ! » s’indigne l’Association des doyens, doyennes et directeurs, directrices pour l’étude et la recherche en éducation au Québec (ADEREQ) dans un avis daté du 11 octobre 2022.

« Ceci suppose nécessairement qu’on accepte d’envoyer dans les écoles des personnes que l’on dit qualifiées sans jamais avoir vérifié si celles-ci ont une compétence minimale de la langue d’enseignement, ajoutent les doyens. Non seulement une telle proposition nous paraît-elle inacceptable, mais elle est injustifiable et inéquitable au regard des exigences imposées aux étudiants.es inscrits.es dans les baccalauréats en enseignement du Québec qui doivent réussir le test de langue avant d’entamer leur stage 3 (ou avant le dernier stage pour les programmes de maîtrise qualifiante). »

Contre la pénurie

 

Le ministère de l’Éducation dit avoir proposé cette mesure pour favoriser le recrutement d’enseignants étrangers, en raison de la pénurie de professeurs dans les écoles du Québec. Plus de 700 enseignants à temps complet manquaient à l’appel au primaire et au secondaire lors de la rentrée scolaire, il y a près de deux mois.

« L’objectif serait de permettre aux enseignants formés à l’extérieur du Canada d’occuper légalement un emploi plus rapidement et d’avoir tout le temps nécessaire pour terminer leurs démarches d’immigration, d’intégration et de demande d’autorisation d’enseigner », précise Esther Chouinard, porte-parole du ministère de l’Éducation.

« Il s’agit d’enseignants qualifiés dans leur pays, avec souvent beaucoup d’expérience en enseignement. La plupart détiennent des baccalauréats en enseignement, mais qui ne sont pas totalement équivalents à ceux du Québec », ajoute-t-elle.

Le délai de cinq ans pour passer l’examen de français écrit « ne changerait en rien l’obligation de l’employeur [les centres de services scolaires] de vérifier le niveau de connaissance de la langue d’une personne lors de l’embauche », précise Esther Chouinard.

Obstacles systémiques

 

Des enseignants d’origine étrangère dénoncent depuis longtemps les obstacles parfois insurmontables pour se frayer un chemin vers les écoles québécoises. Les règles de reconnaissance des diplômes sont jugées obscures et tatillonnes. Des chercheuses en éducation réclament aussi une diversification des voies d’accès à la profession pour les profs immigrants, dont plusieurs sont bel et bien qualifiés pour se retrouver dans une classe au Québec. C’est pour cela que le gouvernement cherche à faciliter l’intégration d’enseignants étrangers.

L’abaissement des exigences en français est toutefois une façon contestée d’ouvrir la voie aux profs formés à l’extérieur du Canada. D’autant plus que le ministère de l’Éducation considère comme « légalement qualifiés » les enseignants étrangers qui obtiennent un permis probatoire, même s’ils n’ont pas de brevet en bonne et due forme — ils doivent suivre des cours universitaires pour terminer leur formation.

« À mon sens, Québec cherche à sauver les apparences en diminuant le nombre d’enseignants non légalement qualifiés. On joue avec les statistiques, on joue avec les mots pour rassurer la population, mais nous, à l’université, on est loin d’être rassurés », dit Anne Lessard, doyenne de la Faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke.

Ce « nivellement par le bas » des exigences ouvrant la voie à l’enseignement « dévalorise totalement la profession. Ça démoralise les troupes », ajoute-t-elle.

Permis plus accessible

 

La durée des permis probatoires d’enseigner passerait aussi de cinq ans à dix ans, selon le projet de règlement. Ces permis sont renouvelables pour cinq années. Cela inquiète Jean Bélanger, président de l’ADEREQ et doyen de la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

« Il serait possible de ne pas avoir de baccalauréat en enseignement, de ne pas être compétent pour enseigner en français et d’être considéré comme qualifié pour enseigner », explique-t-il.

Le doyen s’interroge aussi sur l’élargissement de l’accès au permis probatoire, qui n’était accordé jusqu’à maintenant qu’à des personnes déjà qualifiées en enseignement dans leur pays d’origine. Une modification proposée ajoute trois nouvelles situations ne faisant plus référence à cette qualification, « mais plutôt à une formation qui introduit la notion, très large, de “diplôme équivalent” ».

Ces changements n’augurent rien de bon dans les écoles montréalaises, où une proportion importante des élèves ont une langue maternelle autre que le français, souligne de son côté Kathleen Legault, présidente de l’Association montréalaise des directions d’établissement scolaire (AMDES). « Ces élèves ont besoin d’enseignants très compétents en français parlé et écrit. Souvent, les parents ne maîtrisent pas assez le français pour aider leurs enfants à faire leurs devoirs », dit-elle.

Le ministère de l’Éducation indique qu’il « prendra le temps de colliger et d’analyser l’ensemble des commentaires reçus et apportera des modifications au projet de règlement, s’il y a lieu. Il est donc trop tôt pour confirmer toute modification ».

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