Le refus vaccinal sous la loupe de l’Université Laval

La chaire se penchera principalement sur les marges de la société, là où la vulnérabilité aux infections est la plus grande et où la résistance aux vaccins est souvent la plus forte.
Rogelio V. Solis Associated Press La chaire se penchera principalement sur les marges de la société, là où la vulnérabilité aux infections est la plus grande et où la résistance aux vaccins est souvent la plus forte.

L’Université Laval a inauguré, vendredi, la toute première chaire de recherches entièrement consacrée à l’étude de l’hésitation vaccinale du Canada. Menée par l’anthropologue Ève Dubé, elle aura la tâche de comprendre comment une simple piqûre peut se transformer, pour certains, en sujet si épineux.

La chaire se penchera principalement sur les marges de la société, là où la vulnérabilité aux infections est la plus grande et où la résistance aux vaccins est souvent la plus forte. Les personnes immigrantes ou itinérantes, par exemple, tout comme les citoyens incarcérés ou autochtones, montrent une plus grande hésitation à se faire vacciner.

La chaire permettra à l’équipe de recherches menée par Ève Dubé de déterminer les meilleures manières de rejoindre ces populations, en allant notamment à leur rencontre et en étudiant les raisons qui sous-tendent leur résistance.

« Ce que je veux, c’est comprendre avec empathie. Je n’ai pas l’objectif de convaincre qui que ce soit », assure la titulaire. Elle espère pouvoir fournir des outils afin que les prochaines campagnes de vaccination s’adressent mieux aux communautés moins réceptives – ou moins aptes à s’informer adéquatement.

« Lorsqu’un citoyen ne parle ni français, ni anglais, par exemple, et qu’il vit au Québec, il y a des barrières à la prise de rendez-vous et à l’accès à la santé publique. Nous l’avons vu pendant la COVID », explique Mme Dubé.

L’anthropologue parle en connaissance de cause. Au cours de la pandémie, elle a cartographié le comportement de la population québécoise face aux mesures sanitaires mises en place par les autorités. L’adhésion au masque, la défiance face au couvre-feu, la réticence devant la vaccination, la croyance aux théories sans fondement proches du complot : elle a, pendant la crise, étudié l’humeur des Québécois face aux consignes.

Une hésitation qui date de Napoléon

 

Le phénomène d’hésitation vaccinal n’a rien de nouveau : dès la première campagne de vaccination contre la variole lancée par Napoléon en 1805, des gens fustigeaient l’effort d’immunisation des autorités. « La résistance aux vaccins traverse les époques, confirme Ève Dubé. Les discours qui la sous-tendent aussi. »

Parmi ceux-ci : « les vaccins ne sont pas sécuritaires, les vaccins provoquent un plus grand mal que la maladie, l’immunité naturelle assure une protection plus grande que le vaccin », détaille la chercheuse. Un dernier s’ajoute à la liste, nourrit aux théories qui flirtent avec le complot : « les pharmaceutiques et le gouvernement ont des intérêts cachés derrière la campagne de vaccination. »

Ève Dubé et son équipe se pencheront également sur des phénomènes en progression un peu partout dans le monde occidental, mais relativement émergent au Canada. La récupération politique de l’opposition vaccinale, par exemple, avait cours chez l’Oncle Sam mais ne parvenait pas à traverser la frontière – jusqu’à ce que la pandémie s’abatte au printemps 2020.

« J’ai commencé à travailler à l’INSPQ en 2008 et nous regardions beaucoup ce qui se déroulait aux États-Unis, où la politisation de la vaccination était très présente. Au Canada, ça n’avait jamais été vraiment le cas. La vaccination ne ralliait pas des bases politiques mais avec la pandémie, l’opposition aux mesures sanitaires et à sa mesure phare, la vaccination, a permis de rallier une colère qui a par la suite été récupérée par les politiciens. Dans une perspective de santé publique, ce n’est jamais positif, ce genre d’association-là. »

L’épidémiologiste Gaston de Serres salue la contribution que l’anthropologie peut apporter à la santé. « Il y a eu la crise de l’Ebola en Afrique de l’Ouest, rappelle-t-il, et tant que les anthropologues n’avaient pas réussi à identifier ce qui faisait que la population ne voulait pas participer à l’arrêt de cette épidémie-là, ça tournait en rond. »

« Maintenir la confiance des gens, susciter leur adhésion et assurer la couverture vaccinale des Québécois, c’est un des enjeux principaux pour nous, affirme le PDG de l’INSPQ, Pierre-Gerlier Forest. La vaccination est un des premiers outils de santé publique qui existent. »

À condition que les gens veuillent bien recevoir la piqûre. « Tu as beau avoir le meilleur vaccin du monde, si la personne ne veut pas le recevoir, ça ne donne rien », ajoute le Dr De Serres.

La chaire disposera d’un budget total de 1,1 million de dollars pour cinq ans. Les fonds proviennent tous du public : aucune compagnie pharmaceutique ou privée ne contribuera au financement des recherches.

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