Chaos policier au moment de déloger les «Farfadaas» d’Ottawa

La police n’est finalement jamais intervenue pour déloger les coins des rues Sussex et Rideau avant l’invocation des mesures d’urgence.
Photo: Justin Tang La Presse canadienne La police n’est finalement jamais intervenue pour déloger les coins des rues Sussex et Rideau avant l’invocation des mesures d’urgence.

Un groupe de manifestants québécois opposés aux mesures sanitaires s’est retrouvé à son insu au coeur d’un échec policier catastrophique à Ottawa et d’un changement de plan des autorités, peu avant l’invocation des mesures d’urgence par le fédéral, révèle l’enquête publique.

« Vous seriez très gentils de nous aider à aider ces 42 truckers, qui sont “parkés” drette devant le parlement. Si eux autres s’en vont […], le siège est en danger », implore le manifestant québécois Steeve Charland dans une vidéo publiée en ligne et filmée sur son cellulaire, le 8 février dernier, au beau milieu de l’occupation créée par le Convoi de la liberté.

Dès le lendemain, la police a élaboré un plan pour déloger son groupe d’un coin de rue. Une mésentente interne a toutefois provoqué l’annulation de l’opération d’envergure, pour laquelle 400 policiers étaient postés dans un hôtel d’Ottawa, prêts à intervenir.

L’ex-dirigeant du groupe identitaire La Meute avait pour entourage des opposants aux mesures gouvernementales contre la COVID-19 vêtus de la même veste de cuir sur laquelle on pouvait lire « Fuck Legault » et qui se surnommaient « Farfadaas ». Le groupe campait à Gatineau, mais la police l’avait associé à un blocage aux coins des rues Sussex et Rideau.

Différents témoignages entendus lors de la Commission sur l’état d’urgence laissent croire que les autorités ont eu beaucoup de mal à évaluer si le groupe posait un danger public. La police n’est finalement jamais intervenue pour libérer ce coin de rue avant l’invocation des mesures d’urgence. Elle avait entre-temps été forcée de revoir entièrement son plan d’action.

Des criminels, selon le maire

Le maire d’Ottawa, Jim Watson, a soutenu lors de son propre témoignage devant la commission que son chef de police d’alors, Peter Sloly, lui avait dit que des « éléments criminels » du Québec étaient présents précisément à ce coin de rue. Il a ajouté que ces gens étaient « liés aux motards ».

Les « Farfadaas » ont par ailleurs été décrits comme « hostiles » et « intimidateurs » par la cheffe adjointe Patricia Ferguson, dans son témoignage jeudi. « Ils étaient de ceux qui disaient tenir la ligne [hold the line] ! » a-t-elle dit, pour illustrer le danger de s’attaquer frontalement à ces individus.

Pourtant, la Police provinciale de l’Ontario avait informé les policiers municipaux que ces adeptes de la veste de cuir « ne [constituaient] pas un groupe violent, même s’ils sont opposés aux restrictions pandémiques, etc. », selon l’agent de renseignement Patrick Morris, qui témoignait mercredi soir.

Leur leader, M. Charland, surnommé « L’Artiss », a finalement été arrêté en marge d’une tentative ratée de former un nouveau convoi vers Ottawa, peu après le retour à la normale dans les rues de la capitale fédérale. Il fait face à des accusations de méfait, notamment. Il a passé trois semaines derrière les barreaux en Ontario, mais est actuellement en liberté sous caution en attendant son procès.

Au moins 533 accusations criminelles ont été déposées contre des participants du Convoi de la liberté à Ottawa, démontrent des documents déposés à la Commission sur l’état d’urgence jeudi, dont plusieurs pour crimes violents ou liés aux armes à feu.

Stratégie remise en cause

La déroute de l’intervention policière visant à déloger les « Farfadaas » d’un coin de rue d’Ottawa illustre un problème fondamental dans les rangs policiers : la stratégie de leur chef était contestée, même parmi ses plus proches collaborateurs. Une conseillère municipale a qualifié la situation « d’insurrection », mercredi.

Selon la cheffe adjointe de la police d’Ottawa, Patricia Ferguson, une telle intervention policière musclée était « trop risquée » vu les effectifs épuisés et insuffisants du corps policier. Elle a présenté son ancien chef Peter Sloly comme un homme intransigeant, usant de microgestion, adepte de la ligne dure plutôt que de la négociation.

Elle a même évoqué des discours paranoïaques qu’aurait tenus M. Sloly au sujet des services de police provinciaux et fédéraux, qui « conspiraient » au service de leurs « maîtres politiques », selon lui. Contrairement à son ancien patron, Mme Ferguson croyait que des agents de liaison de la police auraient pu faire des gains grâce à la négociation et à de bonnes relations avec les manifestants.

Une enquête du Devoir a plutôt démontré que l’attitude tolérante des policiers a été interprétée par les manifestants comme une preuve de la légalité de leurs actions, du moins dans les premiers temps du convoi.

La policière Patricia Ferguson a notamment indiqué jeudi que son service n’avait pas de réel plan avant le 9 février, et que celui-ci a été taillé en pièces par le « groupe de travail intégré de planification », formé avec les partenaires provinciaux et fédéraux. Ce plan, signé par le chef Sloly, a été critiqué pour ne pas être appuyé par le renseignement et a été qualifié de trop risqué, entre autres.

Peter Sloly a démissionné au lendemain de l’invocation des mesures d’urgence fédérales. Il devrait comparaître la semaine prochaine devant la commission Rouleau.

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