Ancêtre du fleurdelisé, une «relique» du drapeau de Carillon retrouvée (et achetée) à Paris

Le collectionneur montréalais Sylvain Lumbroso a acquis un bout de soie de la taille d’un timbre-poste pour 1700 euros, à Paris.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le collectionneur montréalais Sylvain Lumbroso a acquis un bout de soie de la taille d’un timbre-poste pour 1700 euros, à Paris.

L’un des lambeaux du drapeau de Carillon, l’ancêtre du fleurdelisé québécois, a été retrouvé à Paris par un collectionneur montréalais. La controverse entourant l’origine de cette bannière mythique n’a pas empêché Sylvain Lumbroso de débourser 1700 euros pour le bout de soie de la taille d’un timbre-poste. « Que sa légende soit vraie ou fausse, ce n’est pas un problème », explique le passionné d’histoire dans un entretien avec Le Devoir.

Selon la tradition, le drapeau de Carillon aurait été déployé sur le champ de bataille du même nom, au sud du lac Champlain, dans l’après-midi du 8 juillet 1758. Il aurait ainsi été témoin de l’affrontement remporté par l’armée française de Montcalm contre les envahisseurs britanniques, qui prendront leur revanche l’année suivante sur les plaines d’Abraham.

Rapporté à Québec par un aumônier, l’étendard est accroché à la voûte de l’église des Récollets au moment de son incendie, en 1796. Il est sauvé des flammes in extremis par le frère Louis, qui le remise au grenier de sa résidence de la rue Saint-Vallier. Le drap enfumé de trois mètres de haut sur deux mètres de large s’y trouve toujours en 1848 lorsque l’avocat Louis de Gonzague Baillairgé le récupère des mains du dernier des Récollets de Québec. Il appartient aujourd’hui au Musée de la civilisation.

Photo: Musée de la civilisation, collection du Séminaire de Québec La bannière de Carillon, qui présente notamment une représentation de la Vierge Marie vers laquelle pointent quatre fleurs de lys.

Cette version des faits est vivement contestée par le chercheur Luc Bouvier, pour qui la découverte de la bannière de Carillon s’inscrit dans la grande noirceur des années suivant les rébellions patriotes de 1837-1838. « Baillairgé a été assez astucieux pour créer un symbole valorisant pour les Canadiens français, dit-il, un peu comme l’a fait François-Xavier Garneau avec son Histoire du Canada, publiée à la même époque. »

Fragmentation

La bannière dépoussiérée par Baillairgé est déployée dans les rues de Québec lors de la Saint-Jean-Baptiste de 1848. Elle sera de toutes les processions patriotiques tenues dans la capitale jusqu’à la fin du XIXe siècle. La relique historique défile toutefois à l’abri des regards, sous un fourreau de toile rouge censé la protéger des intempéries.

Le drapeau n’est déroulé de sa hampe qu’en présence de visiteurs de prestige. C’est le cas du militaire français Athanase de Charette, qui débarque à Québec en 1882. Le partisan de la restauration de la monarchie en France ne peut retenir ses larmes en embrassant le tissu brodé de fleurs de lys : « Cet étendard sera encore un jour celui de la France, s’exclame Charette. Il devra être aussi celui de l’Église, car il ne faut pas séparer l’Église de l’État. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Sylvain Lumbroso

Retenu chez lui par un malaise, Baillairgé s’est fait représenter par son associé Charles Pantaléon Pelletier, qui détache trois morceaux du drapeau dont il a la garde : « Je crois qu’il m’est permis de faire en ce moment ce qui ne s’est jamais fait. M. Baillairgé lui-même m’en saura gré. » Le premier fragment est remis à Charette, le deuxième à sa femme, et le troisième au marquis de La Rochefoucauld. C’est ce dernier qui a été acquis par Sylvain Lumbroso dans une librairie de manuscrits du VIe arrondissement.

La fragmentation du drapeau a commencé bien avant la visite de Charette. En témoigne le lambeau offert à Pierre-Édouard Leclère, le surintendant de la police de Montréal. Ce bout de tissu a refait surface en 1973 lors d’une vente à l’encan au Ritz de Montréal. Luc Bouvier a bien tenté de le retrouver en passant par les petites annonces du Devoir en 1994. « Je n’ai pas eu de réponse ! » s’exclame le professeur à la retraite. Sylvain Lumbroso aimerait lui aussi mettre la main sur ce fragment disparu. « Ce serait extraordinaire de réunir tous les morceaux dans une collection. »

Mystère

Le drapeau de Baillairgé fait l’objet d’un examen détaillé à la mort de son propriétaire, en 1896. On constate alors que l’étendard a été conçu bien avant la victoire de Carillon, puisqu’on y retrouve les armoiries de Charles de Beauharnois, le gouverneur de la Nouvelle-France de 1726 à 1747. Les armes de ce dernier y sont peintes sous une représentation de la Vierge Marie tenant l’enfant Jésus vers laquelle pointent quatre fleurs de lys. L’écusson de la France figure au revers de l’étendard, dont le fond originel était blanc ou jaune pâle.

Le drapeau régimentaire entrevu par Baillairgé est en fait une bannière religieuse, comme l’indiquent sa madone et son mode de déploiement à la verticale. Pour Luc Bouvier, il est peu probable qu’elle ait flotté sur un champ de bataille. L’historien René Chartrand a toutefois relevé des exemples de pavillons à caractère religieux déployés dans des contextes militaires en Nouvelle-France. C’est le cas en 1711, quand le baron de Longueuil remonte le Richelieu avec un drapeau sur lequel est peint le prénom de la Vierge Marie entouré d’une prière composée pour l’occasion par la Montréalaise Jeanne Le Ber.

L’usage de la bannière de Carillon au cours de la guerre de la Conquête (1755-1760) est une question secondaire pour Sylvain Lumbroso. « Elle serait extraordinaire même si Baillairgé l’avait fait confectionner en 1848. À travers ce drapeau et ses morceaux distribués, on retrouve une volonté politique forte au XIXe siècle de réveiller l’Amérique française. »

Oubliettes

La bannière de Carillon disparaît de l’espace public au moment où l’abbé Elphège Filiatrault s’en inspire pour créer son propre drapeau, en 1902. Le curé de Saint-Jude, en Montérégie, reprend les quatre fleurs de lys blanc de l’étendard du XVIIIe siècle et sa couleur présumée, l’azur, que Baillairgé avait cru détecter en scrutant le verdâtre décoloré du tissu. Il y ajoute la croix blanche des drapeaux régimentaires des troupes de Montcalm. La consécration du fleurdelisé de Filiatrault survient en 1948, alors qu’il est choisi par le premier ministre Maurice Duplessis pour devenir l’emblème officiel du Québec.

Le drapeau de Carillon est conservé depuis 2010 dans une réserve muséale d’un parc industriel du boulevard Wilfrid-Hamel, à Québec. « Aucune mise en valeur n’est prévue à court ou moyen terme compte tenu de son extrême fragilité », explique la porte-parole du Musée de la civilisation Agnès Dufour.

Sylvain Lumbroso regrette le retrait de ce symbole. « Nos musées font souvent des expositions tape-à-l’oeil inspirées de séries historiques diffusées sur Netflix ou HBO. C’est dommage, parce qu’on s’écarte de pièces, comme le drapeau de Carillon, qu’on pourrait faire rayonner, conclut-il. Ça vaudrait le coup de le remontrer aux gens. »

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